Attention à ne pas périmer la recette coréenne

Avis sur Parasite

Avatar KingRabbit
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A l'issue de la projection, j'étais un peu perplexe.

J'avais apprécié le film, aucun doute là-dessus, car l'ami Bong revient bien en force après un Okja en demi-teinte. Mais je ne suis pas parvenu à ressentir d'euphorie comparable à celle des premiers retours enflammés depuis Cannes, et ce, sans que je n'arrive à en comprendre immédiatement les raisons.

Cette petite bafouille sera donc essentiellement critique, en essayant d'ouvrir des pistes sur les raisons de mon relatif enthousiasme (pour ne pas dire déception).

Une réalisation trop virtuose

Ca peut sembler paradoxal, mais j'ai été gêné par le perfectionnisme de la mise-en-scène, ou plutôt par l'obsession de cette perfection.
La précision des plans, des panoramiques, des travellings, du rythme, de l'enchaînement des séquences...

Il y a quelque chose de robotique dans le rendu du film, avec cette impression très subjective de voir des plans d'un film d'animation calculés par des algorithmes. Tout est trop propre, chiadé, rien ne sort du cadre, et on rentre finalement dans un train-train balisé qui pourrait presque ressembler à un film de Wes Anderson sombrant dans ses pires travers et qui déviderait ses films de toute humanité.

Plus emmerdant encore, cet aspect visuellement superbe, complètement maîtrisé peut nuire au coeur du récit. L'univers des pouilleux en devient clinquant, et même la crasse est distinguée là-dedans. Dans les ruelles supposées malfamées de Séoul, aux couleurs fluorescentes bigarrées, on se croirait presque dans une pub pour le dernier Ipad (mention spéciale à la très belle scène d'inondation).

Quelque chose ne colle pas, l'univers finit par sonner faux, perdre en authenticité.

Mais je suis partagé parce que je serai tout aussi gonflé par l'excès inverse, ce qui serait le cas d'une représentation néo-réaliste et misérabiliste de cet univers...
Dans l'absolu c'est compliqué de reprocher à un cinéaste de soigner sa direction artistique, et de vouloir sublimer tous les plans de son film, mais on peut quand même s'interroger sur l'influence de ce style sur un récit aux implications sociales, plus terre-à-terre.

Sacrifice de récit à la sauce coréenne

Mais je pense que le plus gros souci vient du récit.

Il faut faire gaffe à ce que le style des cinéastes coréen, et en particulier leur capacité à naviguer d'un genre à l'autre au coeur d'un même film (vantée par à peu près tout le monde) ne vire pas au gimmick et à l'auto-caricature.

Ca commence avec un postulat de départ plus ou moins classique, et à un moment donné, ça finit par partir en sucette avec des hachettes et des couteaux de cuisine & co entre deux vannes absurdes sorties des enfers (avec en bonus track le jeu habituel sur la manipulation via la mise en abîme des personnages qui jouent les comédiens en herbe en répétant un texte qu'ils vont mettre en scène pour piéger leurs cibles, et qui est ici savoureusement remise au goût du jour, à plusieurs reprises). La formule est toujours aussi efficace, mais elle menace de s'user.

Dans les références les plus récentes que j'ai vues, je trouve que ça marchait encore très bien dans "Sea Fog" (scénarisé et réalisé en partie déjà par Bong Joon-Ho), dans "Mademoiselle", ou dans "Battleship Island". Parce qu'on ne passe pas d'un genre à l'autre de manière hasardeuse. La progression est logique, cohérente, grâce à une montée en puissance progressive.

Dans "Parasite", malheureusement on a perdu cette rigueur.
Le sujet du film, c'est avant tout le rapport entre les deux familles, la question du dominant/dominé, la dialectique des maîtres et des esclaves, le mépris de classe également, mais sans pour autant y trouver un quelconque manichéisme (la force du film).

Il y a des scènes assez fortes, comme par exemples ces humiliations du père qui entend dire qu'il "pue" comme un vieux, alors qu'il est planqué comme un cafard sous une table basse, et qu'à quelques mètres ses employeurs se font des cochonneries.
Cette succession de petites humiliations fait grimper la tension, le ressentiment des personnages qui se retiennent d'exploser, jusqu'au déferlement inévitable de violence.
Le couvercle de la cocotte minute nous saute en pleine figure.

Le souci, c'est qu'on va sacrifier cette histoire potentiellement passionnante, et on va abandonner les relations entre les différents couples de personnages :
les duos père riche/père pauvre , fils pauvre / fille riche, ... relations qui au final ne seront plus que superficielles. Toutes ces pistes sont lâchées à mi-chemin pour verser subitement, et sans progression (mais simplement par l'arrivée inopinée d'un nouveau personnage sorti d'un panier) dans un film de genre qui paraît à la fois facile, gratuit, pas original, et pire, prévisible. Ce récit secondaire prend le pas sur tout le reste, et ne se justifie que comme un ressort artificiel pour relancer l'intrigue et apporter un semblant d'enjeu. Mais en avait-on besoin ?

Plus problématique, la péripétie en question (j'imagine que c'est ce que Bong Joon-ho ne voulait pas voir spoiler ? C'est pas très clair, sachant que le film ne contient pas de révélation, ni de surprise bouleversante), elle fait inutilement doublon sur le plan thématique (la question du sous-sol et toutes les problématiques incidentes sur les rapports de classe existent déjà dans le récit initial).

On retient alors un forçage du récit pour rentrer dans du film de genre, méthode un peu grossière, vaine et indigne du talent de Bong Joon-Ho, au contraire des exemples précités où le genre faisait complètement sens avec le récit principal (par exemple, dans "Sea Fog" il y a une cohérence parfaite entre le moment où le film bascule dans le cinéma de genre avec les migrants qui s'entre-massacrent, et tout ce que le film avait construit jusqu'alors. Les entassements inhumains dans des conditions atroces sur le bateau, présentés tout au long du film, ne pouvaient que conduire à ce type d'excès).

C'est follement dommage parce que le film a beaucoup de choses à proposer, et en premier lieu un humour tordant, mais hélas il se délite au fur et à mesure que l'on délaisse un postulat de départ tellement plus prometteur que cette redite un peu grossière de la formule coréenne.

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