Dans la maison des classes

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Avatar Pequignon
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Qu'il est bon en cette période de sécheresse cinématographique de s'apercevoir qu'un nouveau Bong Joon Ho va sortir ! Et qu'il vient d'être palmé d'or ! Oui, j'ai sûrement raté des trucs mais ces deux derniers mois (avril mai 2019) il a fallu que je me force pour aller au cinéma, et j'en suis sorti souvent avec la grimace. Là, c'était bon !

Chez les coréens et chez Bong Joon Ho particulièrement, il est appréciable de ne pas pouvoir ranger les films. Les notion de drame, de comédie ou de genre leur servent de marque page, à la limite, mais ne dirige pas leur écriture. C'est encore le cas ici. Vous passez du rire au suspens en un claquement de slip, vous vous moquez autant que vous craignez cette famille riche.

Bong-Joon-Ho, après deux passages assez réussis chez Hollywood (Snowpiercer et Okja), retrouve ici sa langue et sa liberté, il jubile en permanence avec sa caméra. La forme qu'il donne à son scénario multi-tons est encore plus décomplexée. Ainsi, depuis la maison sous-sol d'une famille sans le sous, on regarde par la fenêtre en cinémascope le combat entre la pisse d'un ivrogne et l'eau du riverain, dans un magnifique ralenti à lumière toute léchée sous des violons classiques très expressifs.

Tout le film se permet se type d'excentricité, mais toujours à point nommé, jamais gratuitement. Bong-Joon-Ho, que ce soit dans son écriture, dans la direction de ses acteurs ou dans sa forme, nous tient sur un fil qui balance entre la tension et le divertissement pur. On peut donc rire et se moquer de ce qu'on veut. En l'occurence, la maternité, l'enfance, l'adolescence, la paternité, la pauvreté, la richesse. Pas que des sujets propres au comique habituellement. Ça marche parce que les événements sont magnifiquement déroulés et l'amusement vient, dans le suspense, toujours nous surprendre. On n'attend pas le prochain gag, on attend le prochain retournement, donc le gag fait toujours mouche, avec sens. Un divertissement subversif, oui. Un subvertissement.

Quant au soin apporté à la lumière, aux décors et au cadre, comme toujours, il est au service du propos. On trouve dans l'image la matière à réflexion qui va scinder les scènes en métaphore. On nous parle plusieurs fois en rigolant d'une métaphore (celle de la pierre, superbe ironisation du premier degré de métaphore), donc c'en est bien une et elle est limpide. Une belle grande maison brillante de propreté en parallèle avec une maison de sous-sol exigüe au murs de béton, le wi-fi dans les chiottes, il n'y a pas besoin de dialogue pour comprendre qu'il s'agit de rapports de classe. Mais ici, on ne parlera pas de politique. On analyse les différents mode de vie des familles. On reste presque toujours dans les maisons et les familles, et un peu la voiture (qui fait partie de la famille). On ne parle pas de politique, mais tout est éminemment politique. Encore un truc qui fait du bien.

C'est là que Bong-Joon-Ho montre encore une fois son aisance dans le langage cinématographique. Après les grands décors, les scènes de poursuite, il nous revient avec une petite poignée de lieux. Dans une seule grande maison, à la manière d'un Hitchcock, il fait glisser sa caméra au gré des variations de son propos. Il utilise les ouvertures sur le jardin dans tous les sens possibles, les escaliers et couloirs, les entrebâillements et successions de portes, en versant sans vergogne dans la mise en scène fantastique épouvante, toujours uniquement en adéquation avec l'état d'esprit des personnages.

Si je pitchais ce film, ça ressemblerait sans doute à une comédie française des années 90 (on ne parle plus trop de différence de classe, actuellement, ce serait faire dans le « politiquement correct »). N'en croyez rien, dans ce film, la métaphore (ou plutôt la métonymie) est déclinée avec brio, chaque scène étant plus palpitante que la précédente, notre adhésion est entretenue et excitée en permanence. La métonymie s'enrichit de façon toujours sensée. Aborder la question des classes par le biais de l'intimité des familles, ça fait penser à La vie est un long fleuve tranquille (ce chef-d'œuvre), et oui, on retrouve cet espèce de grincement politique jamais émis clairement, mais c'est encore plus efficace. Car ici, la notion de famille est directement liée au travail. Tout ce qu'il faut pour un discours est donc disponible dans une maison. Même la pluie est intégrée au discours.

En bref, Bong-Joon-Ho sait voir et utiliser tout le potentiel expressif de son matériel, pour un film absolument complet, construit comme une montée de jubilation pour le spectateur, au service de son plaisir et dans le respect de son intellect. Il y a beaucoup à manger pour notre cerveau, on ne nous a rien lissé ou simplifié. Tout ça pour (et c'est pas banal) pouvoir poser avec humour et légèreté un lourd pessimisme sur son pays et l'éclairer d'un petit optimisme bien trop naïf pour être raisonnable.

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