Paris stéréotypé ! Paris cliché ! Paris ridiculisé ! Mais Paris revisité !

Avis sur Paris, je t'aime

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[Cette critique ne traite que du segment 1er arrondissement, Les Tuileries de Joel et Ethan Coen]

Ah, Paris ! La tour Eiffel, le Louvre, Montmartre, et son immanquable... métro! Quel meilleur endroit pour rendre hommage à la ville lumière ? Son carrelage blanc inoubliable, ses musiciens, ses affiches publicitaires et les mémorables noms des stations inscrits en blanc sur des panneaux bleus. Joël et Ethan Coen ont eu la bonne idée de détourner leur sujet. Au lieu de tourner dans le magnifique Jardin des Tuileries, ils se retrouvent à filmer les souterrains. L'endroit parfait pour ébranler les clichés romantiques sur Paris. C'est dans ce contexte qu'un touriste se retrouve confronté à un jeune couple libidineux en mal d'action.

Avec ses grands yeux, ses cheveux gras tirés en arrière, ses habits des années 90 et son visage marqué par les rides, Steve Buscemi incarne ce touriste anglophone, sans doute américain, lâché dans un des endroits les plus hostiles de Paris. Seul sur son banc encadré par deux peintures, il balade son regard, observant les différents personnages donnant vie à la station. Il observe tour à tour : le jeune couple débauché, un men in black louche, un guitariste qui instaure l'ambiance musicale, un gamin armé d'une sarbacane et sa grand-mère incarnant l'autorité passive. Ce sont tous des archétypes que l'on a déjà croisé un jour : l'homme au costard et lunettes noires constamment au téléphone et à l'activité louche ; l'artiste de rue avec la barbe, les cheveux longs et la guitare ; le jeune couple qui se bécote ; et la famille bourgeoise qui se promène. C'est dans cette atmosphère que notre touriste, après s'être renseigné sur les dangers du métro, va croiser et fixer le regard sensuel de la jeune femme du couple en plein milieu d'un baiser.

Steve Buscemi, avec son regard vitreux et ses expressions d'incompréhension, incarne parfaitement le voyageur un peu perdu. Ses yeux enfoncés, sa bouche en bec de canard, ses grosses dents anormalement placées, et ses énormes lèvres lui permettent de se démarquer. Il a le physique parfait du loser. La caméra des frères Coen, par ses plans frontaux, met en valeur ce physique. Le visage du touriste semble attirer les problèmes. Et c'est en partie à cause de son regard qu'il deviendra l'attraction du métro, car il entamera un combat visuel avec la femme ; un affrontement entre un regard malin, intelligent, séduisant, perçant et un regard totalement étonné et perdu appuyé par les zooms prononcés de la caméra. Cette collision de regards annonce la fin des stéréotypes du personnage sur Paris.

Buscemi utilise une palette immense de micro-mouvements au niveau du cou, des lèvres et des yeux, indiquant la gène du personnage et nous permettant de le comprendre sans qu'il ne prononce un mot. Mais ses mouvements sont tellement visibles alors qu'ils devraient être imperceptibles, qu'ils en deviennent parodiques. Le couple aura des gestes plus grandiloquents, mais tout aussi caricaturaux : mains au cul avec bruit sourd, baiser passionné... La fille arrivera même à se téléporter à côté du touriste en passant d'un quai à l'autre alors que le métro les sépare ; ce qui sera l’occasion d'un baiser langoureux. Le petit ami exprimera alors son mécontentement en criant, prenant son chapeau avec les mains et en levant une jambe à la manière d'un flamant rose. Certains des gestes des personnages, trop réels pour être drôles, sont rendus ridicules par les sons, notamment le bruit d'une ventouse qu'on retire, lors de la fin du baiser. On ne peut donc pas prendre les personnages au sérieux. Le touriste se fait agresser par un univers en total décalage avec sa vision stéréotypée de Paris, d'où l'accumulation de surprises déformant son visage sans arrêt.

Les Américains ont toujours aimé Paris, et surtout ses clichés. Notamment la vision glamour façon Moulin Rouge. Ici les frères Coen font un mix subtil entre clichés glamours et actions violentes , c'est à dire : entre image jaunie et passage à tabac ; entre musique romantique et insulte ; entre Joconde innocente et manipulatrice débauchée, tout en restant dans le comique. Ce film est en quelque sorte le mariage du Fabuleux Destin d'Amélie Poulain et de La Haine. Mais la romance n'est qu'un fantasme de notre pauvre voyageur qui se fera insulter et tabasser par le petit ami de la fille au regard de braise. Autour de lui il y aura progressivement plus de tensions sexuelles et de brutalité. L'humour du film s'incarne dans le décalage entre l'action et le cliché. Notre pauvre touriste qui cherchait la ville romantique promise dans ses livres et dans les cartes postales, se retrouve face une manipulatrice et son petit copain jaloux. Il est en pleine désillusion.

Les frères Coen jouent habilement à ébranler les clichés parisiens avec des personnages caricaturaux. Ils ne veulent pas détruire la vision glamour, romantique et artistique de la ville lumière en la confrontant au réel, mais la tourner en ridicule. Ils confrontent donc le personnage du touriste à des caricatures en total contradiction avec sa vision. Ce combat de clowns anime habilement ce court-métrage, appuyé par les jeux cartoonesques des acteurs. Une nouvelle vision de Paris s'éveille.

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