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Impression - eau, soleil, orage

Avis sur Partie de campagne

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UNE HISTOIRE INACHEVEE

Au tout début du film, sur fond de rivière et de pluie, un panneau rappelle (avec une jolie faute d'orthographe, presque dans le ton du film, de ses changements, de ses incertitudes) que pour cause d'exil de Jean Renoir, une Partie de campagne n'a jamais été achevée. Et c'est presque mieux ainsi. Les blancs, les ellipses, correspondent aussi à l'alternance entre les images consacrées à la nature et celle qui suivent le parcours incertain des personnages - ou mieux encore les variations atmosphériques infimes, d'une image à l'autre, à peine perceptibles mais constantes. Car Une Partie de campagne est d'abord UN GRAND FILM IMPRESSIONNISTE.

UNE HISTOIRE DE LUMIERE

Cela commence, on l'a dit, par les vibrations de l'eau, puis par le soleil qui inonde la campagne, se reflète dans le fleuve, traverse les feuillages et accompagne l'arrivée des voyageurs - puis on passe peu à peu au gris, au presque noir avec l'arrivée de la pluie. Les frémissements de la rivière accompagnent les variations de la lumière.
L'impressionnisme est un réalisme. Il capte la réalité, mais la plus éphémère, celle de l'instant. A peine fixée sur la toile, ou sur la pellicule, elle est déjà autre. L'impressionnisme n'est pas affaire de couleur mais de lumière - celle qui éclaire les paysages, qui aime tout particulièrement les hésitations de l'eau, les barrières si faciles à franchir des feuillages ou des hautes herbes - mais aussi celle qui saisit l'expression d'un visage, l'espace d'un instant, avant qu'elle ne s'efface pour faire place à quelque autre. Une Partie de campagne est un film de l'instant, le plus grand film impressionniste.

UNE HISTOIRE DE FAMILLE

En arrière-plan, mais omniprésent, il y a la figure tutélaire du père, emblématique, le grand Auguste Renoir, qui avant de se consacrer aux modèles plantureux (qui ne sont d'ailleurs pas absents du film), avait peint de somptueux paysages vibrants de lumière, comme la fameuse Grenouillère ...
http://www.the-athenaeum.org/art/full.php?ID=4155
On se croirait dans Une Partie de campagne.
Jean Renoir est le maître d'oeuvre. Il poursuit au cinéma l'oeuvre du père - en y ajoutant sa griffe, l'arrière plan social, son humour, sa causticité, parfois une couche de noir (sans jeu de mot), de sombre. Là il scrute la surface de l'eau - et celle des visages.
Enfin vient le neveu (fils de Pierre Renoir, frère de Jean et acteur réputé), Claude Renoir - grand chef opérateur, l'environnement était plutôt favorable. C'est lui qui a la charge d'attraper les variations de la lumière, les vibrations.

UNE HISTOIRE DE FAMILLE ELARGIE

Jean Renoir est aussi présent comme acteur (sans doute, on lui pardonnera, le moins bon acteur du film) ; il confie également un petit rôle de servante à sa compagne, Marguerite Renoir, responsable du montage. Mais tous les acteurs semblent appartenir à la même famille - celle du récit évidemment, mais celle aussi qui les réunit à travers le plaisir du jeu.
Le casting est parfait. Il se partage entre trois couples, qui ne se confondent pas avec les couples de l'état-civil, on est chez Renoir et chez Maupassant ...
Les hommes, les vieux, le père et son futur gendre (même si celui-ci n'est pas vieux par l'âge), le commerçant aisé et son employé, les cibles idéales, on l'imagine pour l'oeil de Maupassant. Dans le rôle du commerçant parti passer un dimanche à la campagne, M. Dufour / Gabriello est gros à point, assez prestant mais encombrant, bonhomme et bavard. Excellent. Anatole / Paul temps, le futur gendre (que l'on reverra curieusement près de quarante ans plus tard dans Juste avant la nuit de Claude Chabrol, à peine vieilli, ou toujours aussi vieux et sinistre). Il joue ici un ahuri définitif, chétif, pâle, incapable de tout, en boucle sur des problématiques très peu intéressantes (Ah! si on avait des cannes à pêche ...) . Ils s'écroulent, dorment, ronflent presque, hoquètent insensibles aux frémissements, aux désirs ressentis par leurs femmes;
Les jeunes, les deux canotiers, présents sur les lieux. Georges Arnoux tient le rôle du séducteur romantique, au moins pour une après-midi, le temps d'une amourette. Le rôle est classique - mais on verra, à la toute fin du film, qu'il finira par dépasser l'acteur. J.B. Brunius, en satyreau païen, bondissant à la chasse de Mme Dufour /J ane Marken, apporte au film toute sa dimension ludique, son rythme, son humour aussi. Par parenthèse J.B. Brunius était un membre à part entière du groupe surréaliste, et un poète de valeur.
Les deux femmes, enfin qui portent le film. La mère, Mme Dufour / Jane Marken, énorme (dans tous les sens, et comme toujours), digne des modèles de Renoir peintre et aïeul, tout en rire de gorge, en très fausse pudeur, comme l'incarnation en chair du printemps à la campagne, celle qui finit par ouvrir toutes les portes à sa fille;
Et il y a Sylvia Bataille, avec son visage chiffonné, entre rires et pleurs, entre crainte et espoir insensés (mais ces deux sentiments ne sont que les deux faces d'une même médaille), toute en hésitation, en incertitudes, en désirs, en rêves, exprimés de la façon la plus naïve (mais qui culminent à des lieues au-dessus des préoccupations d'Anatole) - toutes ces intermittences qui sont, au fond, l'essence du film. Elle est le film.

UNE HISTOIRE DE MAUPASSANT

La nouvelle, adaptée très fidèlement, a été écrite , il ne faut pas l'oublier, par Maupassant. Maupassant est un écrivain réaliste, idéal pour le cinéma. C'est aussi un observateur lucide, cruel, irrémédiablement pessimiste. Les femmes sont des victimes, le plus souvent. Maupassant est drôle, également - mais son humour est presque toujours cruel, contre la bêtise, omniprésente - surtout du côté des hommes. Et si Maupassant est aussi un jouisseur, c'est toujours dans l'instant, avec la solitude au bout. Il aime aussi sa campagne normande, et plus encore l'eau, élément constant de sérénité, l'eau de la mer ou des rivières. Maupassant est un écrivain idéal pour le cinéma impressionniste.

UNE HISTOIRE POUR L'ETERNITE

Il suffit pour cela d'ajouter quelques détails, quelques bribes, des fragments inoubliables - une escarpolette, un rossignol, des barques, une larme; A la fin les mots ne semblent plus avoir leur place -tout est porté par les images. Entre le blanc initial, les éclats de la lumière à travers les herbes et les feuillages, les remous légers sur l'eau, et puis l'arrivée des nuages, l'orage, la dominante grise, presque noire. Mais c'est Maupassant qui doit avoir le dernier mot. Et les mots sont assez terribles ... "avec des dimanches tristes comme des lundis". L'ultime rencontre, longtemps après, entre le séducteur rattrapé par la souffrance et le regret, et la jeune femme désormais mariée, qui prononce une phrase déchirante et dont les propos sont à présent couverts par la voix du mari officiel, toujours aussi triste, incapable d'ajuster seul sa veste, et empêtré dans ses cannes à pêche.

Le gris domine encore, mais il n'est plus sur le paysage.

Mais ce n'est pas (forcément) triste. La grandeur du film tient précisément dans cette alternance infiniment subtile entre paysages et visages et corps, entre images et mots, entre espoir et crainte, au rythme des variations infinies de la lumière. Un chef d'oeuvre.

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