"J'y pense tous les soirs"

Avis sur Partie de campagne

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Une famille de Parisiens balourds vient pique-niquer à la campagne. L'accueil que leur réservent en cuisine les gens du crû pourra évoquer la récente réaction des habitants de Région au déferlement, dû au Covid, des nantis de la capitale qui se croient tout permis ! 64 ans après, voilà déjà un invariant.

Deux amis discutent de drague : Henri est comme désabusé, paraissant avoir fait le tour de la question, quand Rodolphe (clin d'oeil à l'Education Sentimentale ?) a tout du Don Juan. Mais l'un et l'autre vont succomber au charme de la belle Henriette, grâce à la fameuse scène de la balançoire.

Une scène que reprendra Satyajit Ray avec tout autant de grâce dans Charulata, et qui fut au départ inspirée par un tableau du père, Pierre-Auguste. Comme l'ensemble du film d'ailleurs, tourné au bord du Loing, là où le maître de l'impressionnisme aimait à se rendre. Tout dans Partie de campagne respire l'hommage au père et, sans doute, Jean Renoir a su rendre la sensualité de cette journée, où l'on écoute le vent dans les feuillages avant de croquer une cerise offerte au bout d'une branche ou de goûter la joie d'une yole qui se fraie un chemin sur l'onde. La mobilité de la caméra renvoie à celle du chevalet amenée par les Impressionnistes, le flou sur le fameux visage d'Henriette à l'effet produit par cette peinture.

Donc, la scène de la balançoire, merveilleuse, qui parvient à nous faire ressentir le vertige euphorique de Henriette. C'est ce même vertige qui la fera s'abandonner dans les bras d'Henri dans le "cabinet" de verdure (autre référence à un tableau du père, La promenade). Je lis çà et là qu'il y aurait eu viol ? Le film ne montre rien de tel, et l'hypothèse me semble peu crédible : imagine-t-on une jeune fille violée lancer quelques années plus tard cette phrase chargée de regrets, "J'y pense tous les soirs" ?? Je n'ai même pas vu d'acte sexuel, juste un baiser. Quant à la larme et au fameux regard face caméra, ils n'expriment nulle soumission involontaire mais bien la certitude, déchirante, que ce moment-là sera unique.

Pour arriver à ses fins, Henri utilise tous les moyens classiques du dragueur, incarné par le malicieux Rodolphe. On notera l'ironie des cannes à pèche prêtées à M. Dufour et Anatole, pour pouvoir se livrer à une tout autre pèche ! Mais, alors que Rodophe reste dans le jeu grivois avec Mme Dufour, Henri tombe bel et bien amoureux. La mise en garde qu'il adressait à son copain vaut donc, in fine, pour lui-même : "attention, flirter comporte des risques"... Le temps riant peut virer à l'orage et laisser des traces, tout comme dans L'éducation sentimentale. Un message intemporel. Le risque est annoncé par la discussion sur le brochet qui peut arracher une main ou les fourmis qui piquent... La nature n'est pas que délices.

Pour faire ressortir la beauté de la brève idylle entre Henri et Henriette (notons au passage que Jacques Becker, assistant de Renoir, réalisera un très joli Antoine et Antoinette... en écho ?), pour faire ressortir son caractère tragique, Renoir utilise deux registres : le registre du vaudeville avant, celui de la nature soumise à l'orage après.

Dans le vaudeville, tout est outré. Les personnages déjà caricaturaux sont incarnés par des acteurs qui en font des tonnes : que l'on pense au regard ravi de Rodolphe sur Henriette, à la balourdise de M. Dufour, à la bêtise proche de la débilité d'Anatole, aux caquètements perpétuels de Mme Dufour, tout sonne faux, à tel point que j'ai fini par me demander si ce n'était pas volontaire. Je penche pour cette hypothèse. Si tel est le cas, voilà un parti pris d'une grande audace pour l'époque. Renoir entend ainsi dénoncer la vulgarité aussi bien masculine que féminine, qui laisse bien peu de place à la sensibilité à fleur de peau d'une Henriette.

L'autre élément de contraste, c'est ce ciel qui se charge de nuages gris, le vent qui agite les arbres, la rivière soudain émiettée en une multitude de gouttes d'eau, comme dans la peinture impressionniste. L'orage annonce des temps difficiles : pour Henriette, que l'on mariera de force au bêta Anatole ; mais aussi pour le pays, tout à l'allégresse du Front populaire, dont le destin va bientôt basculer. Renoir ne se prive pas de cette métaphore, jusque dans le contraste entre la tenue d'une blancheur immaculée du début, qu'oppose la robe noire de la fin.

Si l'on parvient à accepter le caractère très fabriqué de tous les personnages qui gravitent autour du couple Henri-Henriette, si l'on tolère la musique envahissante un brin illustrative, on appréciera pleinement cette Partie de campagne touchée par la grâce. Même ce format d'à peine 40 minutes sert l'oeuvre : sa brièveté inhabituelle donne puissamment l'impression d'une parenthèse enchantée, gravée à jamais dans le coeur des deux amoureux.

Et puis, quand même, Renoir a sacrément le sens de la phrase finale. Car ce "j'y pense tous les soirs" est presque aussi beau que le très profond "le pire, c'est que chacun a ses raisons" de La règle du jeu. Mélo, mais beau.

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