Paterson - Chronique d'une vie rangée

Avis sur Paterson

Avatar Pascalyne_Wilson
Critique publiée par le

Attention spoilers

Se lever chaque matin, se rendre au travail sans conviction, et rentrer chez soi le soir dans sa petite maison en banlieue proche, tout en rêvant à un ailleurs lointain et impalpable.

Après les chefs d’œuvres Dawn by Law, Ghost Dog et plus récemment Only Lovers Left Alive, le maître du cinéma indépendant nous invite pendant sept jours chez le commun des mortels, dans la vie de Paterson, jeune conducteur de bus de la ville éponyme de Paterson, dans le New Jersey. Ici, chaque jour s’écoule au même rythme que la veille, respectant la même discipline et la répétition scrupuleuse des habitudes. Ces journées au premier abord ennuyeuses et répétitives renferment pourtant un certain lyrisme, Paterson est un poète, qui, à l’image de son idole William Carlos Williams, célèbre moderniste américain, puise son inspiration dans les scènes de la vie quotidienne - le petit déjeuner dans la cuisine, les conversations sur l’oreiller avec sa femme Laura, le paysage environnant ou dans les dialogues empruntés des passagers du bus - Décrire le monde tel qu’il lui apparaît, sans filtre, en s’affranchissant des formes propres à la poésie traditionnelle. Il en résulte des écrits au vocabulaire simple, presque enfantins, au langage brut et remplis d’images.

Le tout raconté dans un rythme volontairement lent, à la limite du pesant. Jusqu’au bout, le spectateur attendra un rebondissement quelconque qui ne viendra jamais. Et pour cause, Paterson respire la simplicité et ne prend aucun risque. Un job simple, des revenus modestes mais réguliers, une femme aimante et compréhensive... A l’extrême opposé des lamentations matinales de son collègue de l’entrepôt, et c’est bien là que tient tout le propos du film.

Avec finesse et grandeur, Jarmusch met en scène le talent artistique d’un trentenaire étouffé par la peur d’affirmer ce qu’il est vraiment, oppressé par le jugement de la masse auto-centrée et limitée. On le voit impliqué dans son travail d’écriture, suivant pas à pas les traces de ses prédécesseurs, sans pour autant vouloir partager ses sentiments au monde.
Lorsque Laura cherche la postérité dans n’importe quelle bribe de créativité, s’extasie devant n’importe quoi, commence tout mais ne finit rien, Paterson prend place à l’opposé, il est le désintéressé qui ne produit que pour lui-même, l’homme modeste qui construit son propre apprentissage du monde, puisant son inspiration dans tout ce qui passe, même chez une adolescente croisée derrière la gare, ou un rappeur en herbe s’exerçant dans une laverie.

Paterson refuse volontairement toute forme d’héroïsme facile. Il est conducteur de bus avant tout. Car, dans une société qui impose d’avoir un job qui fait vivre pour exister, a-t-il réellement d’autres choix ?
Et pourtant, il tend plus que jamais à vivre en dehors du monde, sans technologie pour le tenir en laisse, et par volonté de rester libre et loin de la masse abreuvée de divertissements, qui pense que les bus explosent en boule de feu lorsqu’ils sont victimes d’un problème électrique, et où les amoureux désespérés se suicident à coup de balles en mousse.

Paterson choisit la résignation, un faux confort qui prend forme dans la nature de sa relation avec Laura. Un amour sincère lie les deux personnages avec malgré tout un  fossé  pour ancrage. Il s’abreuve de ses loisirs puérils, qui le confortent dans ce qu’il est et lui font prendre de la hauteur, tout en ayant conscience de la honte qu’il éprouverait si elle venait à le quitter un jour.

Mais dans tout ce faux semblant, Jarmusch glisse une issue symbolisée par le personnage de Marvin, le bouledogue anglais. Le jeu d’acteur du chien est surprenant au point d’avoir remporté un prix. Marvin est l’allié qui pousse Paterson dans ses retranchements. Il est cette petite voix intérieure, la conscience qui grogne pour souligner les remarques stupides de Laura. Marvin est un guide dominateur qui choisit l’itinéraire de la promenade, provoque des rencontres clés, dont celle avec Method Man dans la laverie. Sous ses airs las et pataud à l’image de la vie des ses maîtres, le chien bouscule le cadre, fait pencher l’ordre établi (la fameuse boîte aux lettres), réduit en miettes le carnet secret, piédestal trop précieux, invitant ainsi au renouvellement, au vertige de la page blanche avec le vide pour seul appui, et la confiance unique en l’avenir.

Le film se termine sur la rencontre avec le japonais d’Osaka, presque décevante tant elle vient casser le rythme poétique du film, un peu comme si Jarmusch avait soudainement voulu rajouter des sous-titres par crainte d’être incompris. On ne peut cependant pas nier le symbole de cet échange qui nous renvoie à tous ces rendez-vous riches et improbables qui se glissent dans une vie. Le japonais est le miroir que Paterson attendait. Egalement poète à ses heures, il lui rappelle que les plus grands hommes de ce monde sont avant tout des travailleurs modestes, qui ont aussi pour renommée leur statut social. Le japonais est à lui seul le message d’espoir de la classe moyenne qui se cherche en ne partant de rien. Là où d’autres restent statiques face à la difficulté, comme Doc, le patron du bar qui refuse d’apporter son aide à Everett puisque selon lui, « lorsqu’on tente de changer le cours des choses, on finit mal », le japonais rétorque : « sometimes an empty page presents more possibilities ».

Le cinéma de Jim Jarmusch aime mettre en scène des anti-héros érant dans un monde contemporain hostile. En s’attaquant ici au quotidien de la middle class, Jarmusch prend certes le risque d’ennuyer le spectateur mais souligne avec grâce les grands maux de ce siècle : l’immobilisme ambiant, la crédulité de tous envers une vie packagée, pleine de bons sentiments mais aussi le désir de sens dans toute forme de travail, le besoin de s’accomplir humainement, étonnant mélange fabuleusement mis en scène.

Le message final reste positif et plein d’espoir invitant chacun à revêtir un autre habit que celui que nous a donné le politiquement correct. Comme le chantait si bien Sinatra : « Or would you rather be a fish ? »

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 619 fois
2 apprécient

Autres actions de Pascalyne_Wilson Paterson