Genre: un premier film fauché

Avis sur Pi

Avatar Sebastien Perez
Critique publiée par le

En 1999, un jeune cinéaste apparaît sur la scène cinéphilique internationale avec un premier film Pi, tourné pour 60000 dollars. Si on devait résumer le pitch de cette première oeuvre, il faudrait surement dire que son protagoniste principal est la recherche d’une raison au chaos du monde ! Max Cohen est un jeune mathématicien qui recherche le fonctionnement de l’univers et de la nature dans les chiffres de la Bourse à l’aide d’un ordinateur. Au cours de son cheminement de pensée, il rencontrera des juifs orthodoxes persuadés que les nombres issus de ces recherches contiennent le vrai nom de Dieu, des instances de Wall Street et son ancien professeur de mathématiques qui a abandonné ces mêmes recherches.

Comme toujours, il faut toujours placer un film dans le contexte global d’une oeuvre. Il s’agit donc du premier travail de Darren Aronofsky et de son film de fin d’étude. Cela signifie qu’il s’agit d’un film aux moyens financiers rudimentaires. Le réalisateur reconnait que la concrétisation de son projet était déjà un miracle… Alors que dire son bon accueil critique à travers plusieurs festivals dans le monde !

Voir le premier film d’un cinéaste est toujours passionnant! En effet, tout est souvent contenu à l’état brut, de façon maladroite mais peut être plus directement pour le spectateur. Pi contient en son sein tout le cinéma de Aronofsky. Il met déjà en avant les sentiments contradictoires que j’ai envers ce cinéaste dont une certaine esbroufe m’a toujours paru fausse… Ce premier opus me montre que les intentions du cinéaste ne sont pas toujours à l’écran.

Tout d’abord, le choix d’utiliser du noir blanc 16 mm hypercontrasté n’est pas du fait de Darren Aronofsky. Cela était nécessaire car moins coûteux ! En effet, le cinéaste a imprimé la pellicule directement en négatif afin de permettre un traitement plus rapide de celle-ci. Ceci explique l’image hypercontrasté que l’on obtient (qui rend la vision du film difficile). Elle n’est absolument pas un choix du cinéaste pour nous montrer une possible vision de Max Cohen mais un impératif technique. Le cinéaste tourne aussi avec une pellicule 16mm entraînant un resserrement du cadre au visionnage du film.

Si on devait jouer au jeu des influences, on sent clairement que Cronenberg, Kubrick parcourent le film. En effet, Max fait une fixation sur ces migraines à l’origine de visions et de déformation de la réalité. Le cinéaste lie une pathologie organique à l’obsession des chiffres de son personnage principal. En témoigne, cette scène où Cohen voit son propre cerveau malade ou tente d’intervenir sur sa zone défectueuse. On y retrouve surtout les thèmes qui parcourent toute l’oeuvre du cinéaste new-yorkais en particulier l’obsession, un certain mysticisme, un enfermement psychologique de ces personnages.

Comme beaucoup de premier film, tout cela est balancé de façon désordonnée, fouillis… Il est évident qu’un des problèmes du scénario est sa difficulté à lier la réalité mathématique et l’aspect mystique représenté par les juifs orthodoxes. Max Cohen rencontre un jeune juif orthodoxe par hasard qui lui explique que les chiffres peuvent être traduits par des lettres de la Torah. Il en est de même pour les instances de Wall Street. Max rencontre de nombreuses fois un agent de Wall Street mais sans que l’ombre d’une intrigue solide soit créée ! D’ailleurs , le film fait référence au fait que Max ne donne pas les résultats de ces recherches à cette dignitaire. Or, il n’en est jamais fait allusion par le mathématicien. Aronofsky couche sur la pellicule plusieurs idées et lignes scénaristiques sans les lier entre elles. On peut comprendre que le jeune cinéaste veut tout donner à ce moment. Il n’aura pas peut être plus la possibilité de faire un film. Il met donc en exergue à la fois son obsession pour les obsessionnels mais aussi son besoin de métaphysique (que l’on retrouve dans beaucoup de ses films). Mais on a du mal à y voir une vraie construction cinématographique.

Darren utilise déjà des techniques chers à son cinéma comme la snorricam qui consiste à attacher la camera à un acteur par un harnais permettant d’épouser les mouvements de celui-ci. Ici, cela donne une sensation de distorsion et d’urgence dont est atteint Max mais aussi d’étouffement ! La première moitié du film serait avant tout une étude de l’état de délabrement mental de Max Cohen qui va s’aggraver au fur et à mesure qu’il est persuadé d’accéder aux secrets du monde par les fluctuations de la Bourse. D’ailleurs, on ne sait plus ce qui est issu de son esprit et de la réalité. La vision des rabbins peut tout à fait être un fantasme que se crée le mathématicien. Durant tout le film, on ne vit que par l’intermédiaire du regard de Max ce qui donne d’ailleurs un rythme totalement décousu au film . On enchaîne les scènes inscrits dans le réel (en particulier les échanges avec son mentor) avec des crises de céphalées qui plongent Max Cohen dans la folie. On le voit s’injecter des antalgiques dans le crâne! D’ailleurs, le final montre sans doute un personnage détruit par sa quête des chiffres.

Mais, à aucun moment, la recherche à travers les chiffres n’est corrélée à une quête d’absolu . En effet, les instances religieuses sont plutôt vues comme agressives envers Max ! La caste théologique est plutôt vu comme un contre-point à la vision rationnelle et rationaliste du monde que tente de déchiffrer notre héros. D’ailleurs, le final semble être un message contre un certain scientisme . A force de vouloir tout expliquer des forces de notre monde, l’esprit humain se détruit et oublie sa part de mysticisme inhérent à sa condition selon le cinéaste !
Cependant, la démonstration est amené à force de gros sabots sans laisser le personnage arriver à cette conclusion. Darren Aronofsky ne procure aucune évolution à son personnage , condamné d’avance par l’obsession . Ce sera d’ailleurs une des caractéristiques des personnages de Requiem for a dream !

Aronofsky reprend donc des veilles recettes du film à caractère psychologique en rendant flottante la ligne entre la réalité et le « réel » construit par Max en jouant à la fois sur le fort contraste noir/blanc de son film. Dans une veine quasi-documentaire, il n’y a pas de musique durant le film sauf au générique de début choisissant donc presque un certain naturalisme désamorcé d’emblée par les visions du mathématicien. Le thème principal de Clint Mansell est d’ailleurs excellent plongeant le spectateur dans l’urgence des nombres !

Le jeune cinéaste tente plusieurs approches tout en les répétant en boucle dans son film comme s’il avait du mal à trouver de la consistance à l’ensemble, à dépasser ce postulat de départ de thriller mathématique . Et surtout le cinéaste n’arrive jamais à trouver un angle cinématographique à un sujet totalement abstrait comme les maths. Ceci montre quand même que le projet accouche d’une souris malgré un emballage qui veut trop en faire ! Sans doute l’effervescence de la jeunesse…Espérons-le en tout cas!

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