La petite odyssée française

Avis sur Pierrot le Fou

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Deuxième opus de mon diptyque de découverte de Godard, Pierrot le Fou entérine mon introduction au cinéma du grand réalisateur. Le film poursuit le style d’A bout de souffle tout en apportant de nouvelles expérimentations cinématographiques permises par le monde de la couleur…

On retrouve bien entendu l’art du montage si particulier de Godard qui contribue à ce rythme unique, à ces situations parfois proches de l’Absurde. Godard maîtrise également l’art de la citation, «l’art du collage» disent certains, qui fait partie intégrante de son processus créatif. Il ne cite pas pour étaler sa culture, ou pour faire le prétentieux, comme quelques-uns s’en insurgent, mais plutôt pour rendre hommage au cinéma, à la littérature, à la peinture, à la philosophie. Godard a conscience qu’il construit une œuvre qui repose sur cet important héritage culturel, tout en allant de l’avant. Il fait dialoguer tous ces grands artistes, les dévoile aux spectateurs. Il rend hommage et déconstruit, apporte son propre point de vue éclairé et désabusé sur le monde, et une nouvelle vision créatrice pour le cinéma.

Je ne peux m’empêcher de voir Godard dans ses personnages, notamment dans Ferdinand, ou Pierrot. Derrière le personnage joué par Belmondo se cache bel et bien la pensée du réalisateur. Fuir cette société mondaine, entièrement fondée sur les apparences, la publicité, l’hypocrisie en somme ; retrouver sa liberté dans un voyage bucolique à travers les belles campagnes de France, cap vers le Sud. Mais deux notions de liberté se confrontent pendant tout le film : une liberté tournée vers l’aventure, vers les plaisirs pour Marianne, et une liberté tournée vers la création, la poésie, la philosophie pour Pierrot.

Tout le film est porté par cette dualité, ces deux âmes qui cherchent en permanence à s’unir, à entrer en symbiose, mais qui évoluent sur deux plans distincts et contradictoires. Marianne et son Pierrot sont les deux faces d’un androgyne qui ne parvient pas à retrouver son unité… La scène la plus évocatrice est sûrement le fameux passage pendant lequel Marianne se lamente «Qu’est-ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire!» tandis que Ferdinand, lui, écrit. Ils essaient bien de se réconcilier, mais l’hédonisme et le matérialisme de Marianne se confronte avec trop de force à la philosophie de Pierrot, montrant ainsi toutes les limites de ce modèle de vie tourné vers les plaisirs.

Pierrot est Godard, et Godard est Pierrot. Il est le génie ordonnateur qui supervise et parvient à conserver une cohérence et une vision artistique dans le chaos apparent de l’œuvre. Oui, le chaos, c’est, il me semble, une caractéristique forte du cinéma de Godard, du moins des deux seules œuvres que j’ai eu la chance de voir. Mais toujours, ce chaos est canalisé, contrôlé, ordonné. Ici, Marianne est le chaos. C’est elle qui entraîne Pierrot dans sa chute tragique, montrant toute la fatalité de ce personnage qui, malgré ses ambitions, ne parvient pas véritablement à prendre son destin en main. Il aurait voulu raisonner sa compagne, mais il n’y est pas parvenu. A quoi bon continuer cette vie qui n’a plus vraiment de sens ? Alors le voilà qui s’apprête à se faire sauter, avant de se raviser… mais trop tard. Encore une fois, l’Absurde se manifeste. Le personnage godardien est fascinant, oui, fascinant.

Et bien sûr, le film est très beau, Godard tire profit à merveille de l’utilisation de la couleur ; l’aventure du couple est une succession de tableaux pétillants de couleurs. Mais plus encore, la couleur est un moyen d’expression artistique. La dualité entre Marianne et Pierrot est marquée pas l’usage régulier d’un rouge agressif pour Anna Karina et d’un bleu doux, reflet de la mer et du ciel, bref, un bleu de liberté, de poésie, pour Belmondo.

Si Pierrot m’a peut-être moins fasciné qu’A bout de souffle, le film n’en reste pas moins une grande œuvre cinématographique. Certains veulent y voir de l’intellectualisation à outrance, je n’y vois que de la poésie. C’est ce que je veux voir, maintenant. J’ai vu trop de films. J’ai contemplé toute la médiocrité dont le cinéma est capable, il me reste à découvrir toute la beauté qu’il peut offrir.

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