" Dansez, dansez, sinon nous sommes perdus "

Avis sur Pina

Avatar Patrick Braganti
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Outre d’être tous deux allemands, Pina Bausch et Wim Wenders partagent un autre point commun : ce sont deux artistes, chacun dans sa discipline, la danse pour l’une et le cinéma pour l’autre, qui ont fait de leur art le territoire et le vecteur d’une recherche radicale, intransigeante et exigeante, ne souffrant pas l’idée de compromission et de médiocrité. Dans cette démarche où l’intégrité le dispute souvent à l’incompréhension, donc le rejet de la critique et subséquemment du public, le réalisateur de Paris, Texas y a laissé quelques plumes dont les anges des Ailes du désir pourraient bien se parer, histoire de parachever leur costume et de mieux s’affranchir du monde des humains, tandis que la chorégraphe de Wuppertal n’avait cesse de franchir les échelons d’une renommée internationale à laquelle sa mort subite en juin 2009 allait mettre un terme. Amis depuis le milieu des années 80, la chorégraphe et le cinéaste avaient depuis longtemps envisagé le projet de faire un film ensemble. Mais celui-ci est continuellement avorté et reporté, parce que le réalisateur de L’Ami américain bute à trouver la forme adéquate qui parviendrait à rendre justement compte du travail de Pina Bausch, ensemble de mouvements, de gestes, de langage et de musique qui viennent s’inscrire dans l’espace délimité par une scène de théâtre. Wenders craint le risque d’aplatissement qui réduirait à néant la démarche artistique de la créatrice de Konthaktof. C’est en découvrant par hasard au festival de Cannes en 2007 un concert du groupe de rock irlandais U2 capté en 3D que le cinéaste de Düsseldorf saisit que le projet ne peut aboutir que s’il intègre et restitue la dimension spatiale.

Tombés d’accord sur les moyens et le dispositif, les deux artistes reprennent leur collaboration : Pina Bausch choisit dans son répertoire les pièces sur lesquelles elle souhaite voir travailler Wenders, tandis que ce dernier secondé par sa société de production s’attelle aux préparatifs. La mort subite de la chorégraphe à l’été 2009 paraît d’abord donner un coup d’arrêt définitif au projet, mais, passée la période de deuil et de souffrance ressentie à travers le monde, le cinéaste décide de réaliser le film en en faisant un vibrant hommage. Hormis l’utilisation de la 3D, qui de fait transforme le long-métrage en spectacle vivant, avec l’impression pour le spectateur d’être parmi les danseurs, Pina révèle un dispositif simplissime qui alterne les captations des spectacles sélectionnés par la chorégraphe et les témoignages des membres de sa troupe. Pour le mettre en scène, Wenders a deux excellentes idées : la délocalisation des spectacles et l’utilisation de la voix off pour les commentaires des danseurs. En effet, le cinéaste réussit l’extraction de leur milieu naturel (le théâtre ou l’opéra) des représentations des ballets en les implantant dans des décors naturels surprenants au premier abord, dont l’interaction avec l’œuvre de Pina Bausch apparaît néanmoins très vite comme évidente, logique, tombant sous le sens. Sous la rampe d’un tramway, en plein désert, au sommet d’une carrière ou même en pleine ville, le réalisateur trouve les lieux adéquats, au creux desquels le travail de recherche de la chorégraphe semble prendre et trouver tout son sens et sa valeur. Le film a aussi le mérite en filigrane de rappeler combien Pina Bausch était fidèle (les témoins attestent de nombreuses années passées à son service et même une des nouvelles participantes est la fille de deux danseurs toujours en activité) et combien sa troupe (le Tanztheater Wuppertal) se singularisait par sa mixité ethnique et sa disparité générationnelle.

C’est notamment avec Konthaktof (dont la reprise par une troupe de teenagers sert de toile de fond au formidable documentaire Les Rêves dansants de Pina Bausch) marquée par l’ouverture aux non-professionnels et aux tranches d’âge habituellement écartées de la discipline que l’ampleur et la cohérence de la démarche de Pina Bausch prennent tout leur sens. Elle a effectivement révolutionné le rapport au corps en faisant de celui-ci l’unique support dans les limites de son anatomie, donc de ses facultés, de la représentation pessimiste de la nature humaine. Chez Pina Bausch, le corps est souvent malmené, roulé à terre, brisé, écartelé dans des postions presque incongrues. Tous les éléments constitutifs du corps doivent contribuer à l’exécution du geste chorégraphique et, en écoutant les danseuses, on est soudain surpris de la ressemblance mimétique qui se dessine avec celle qui fut leur mentor. Mais plutôt que les écouter, Wenders donne avant tout à les regarder. Alors que nous entendons les voix des danseurs égrener souvenirs, sensations et anecdotes, nous, nous sommes fixés sur des visages immobiles, rendus graves et tristes par l’absence inconsolable et éternelle qui les envahit au point de les momifier. Il n’est pas dès lors nécessaire d’en rajouter, d’en dire davantage : le chagrin de la perte, la peur du vide et les interrogations sur l’avenir affleurent sur chaque visage, jeune ou moins jeune, européen ou asiatique.

Artiste de la solitude, se questionnant sans fin sur le désir et les mécanismes de l’aspiration qui le régissent, Pina Bausch accède à l’éternité par le film de son ami Wenders qui met à son service la technologie la plus avancée, avec modestie et infiniment de tact et de respect. Grandiose et sublime.

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