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Pleasure par micktaylor78

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Nous arrivant précédé d’une réputation très sulfureuse, ce premier long métrage réalisé par la suédoise Ninja Thyberg, d’après son court du même nom remarqué en 2013, et labellisé Cannes 2020, entend nous immerger dans le monde du porno contemporain de L.A. avec un regard d’une franchise expurgée de toute retenue, afin de faire passer un message bien évidemment à charge contre la misogynie toxique du milieu. Nous suivrons le parcours d’une jeune femme de 19 ans quittant sa Suède natale pour percer dans le porno californien, des rêves plein la tête, espérant devenir la nouvelle star du genre. L’ambigüité du film résidant en partie dans la psychologie de sa protagoniste centrale dont le scénario jouera clairement sur le côté incertain des choix de vie. Pourquoi décide-t-elle de se lancer dans ce milieu avec en tête de franchir toutes les étapes du hard pour devenir la meilleure dans sa partie, alors même que son allure virginale semble évidemment à l’opposé de ce type de pratiques ? Plusieurs dialogues joueront justement sur cette complexité, cette dernière se cherchant de bonnes raisons de vouloir faire ce métier, sans que jamais le film ne tranche véritablement.

S’attachant à décrire dans le détail les mœurs à l’œuvre dans la pornographie actuelle, avec ses catégories précises au niveau performatif, la cinéaste semble évidemment très sarcastique dans son regard, ce qui n’empêche pas une certaine neutralité dans cette façon de regarder les choses droit dans les yeux en confrontant chaque personnage à ses failles et ses propres limites. Et si le regard est bien entendu féminin (féministe diront certains), cela ne l’empêche aucunement d’être objective et de montrer également le culte de la performance physique chez les acteurs, dépendants de leur sexe, obligés d’être au top en permanence, mettant forcément leur corps en danger. Pour qui a vu le documentaire sur Rocco Siffredi sorti en salles il y a quelques années, ce film agit un peu comme le pendant fictionnel de ce dernier, dans cette immersion sur les tournages X modernes, avec un regard extérieur permettant d’être explicite sans tomber dans l’exploitation ou la fascination déplacée.

Le film présent nous arrive accompagné d’une interdiction aux moins de 16 ans avec avertissement (après avoir échappé de peu à l'interdiction aux mineurs), ce qui sur le papier a de quoi intriguer et faire attendre un résultat sans limites. En réalité, si l’on comprend cette interdiction aisément de par les situations poussant la notion de voyeurisme, de ce qu’il est possible de montrer dans un film dit « traditionnel » à leur extrémité, il ne s’agit pas pour autant d’une accumulation de situations sordides faites pour provoquer des réactions épidermiques. Pas de gros plans de pénétrations, ou d’acte sexuel quel qu’il soit, et si certains détails ne nous sont pas épargnés (difficile de les expliquer ici sans paraître complaisant), il s’agit à chaque fois de contre champs et non de situations captées comme dans un porno traditionnel. L’effet de la mise en scène, du regard d’une cinéaste racontant le porno dans le cadre d’un film s’adressant à un public cinéphile. A plusieurs reprises, le film nous pousse dans des retranchements psychologiques, en nous confrontant à une violence physique quasiment insoutenable.

Questionnant frontalement les limites du consentement face à certaines pratiques, la signature de contrats stipulant que les actrices acceptent à l’avance tous les traitements les plus extrêmes étant là pour se couvrir, la cinéaste n’hésite pas à montrer dans leur durée des situations d’humiliations, de violences physiques extrêmes, durant lesquelles l’actrice (fictive bien entendu) ne joue plus, prise de court par la brutalité de ses partenaires ayant minimisé les actes à venir, et voulant naturellement tout arrêter. Nous montrant la manipulation mentale d’hommes laissant croire au libre arbitre de leur partenaire de « jeu », surjouant une douceur factice entre les prises, tout en faisant bien comprendre que subir tout ça est la condition sine qua non pour devenir une célébrité, celle-ci finit par s’exécuter alors même qu’elle disait stop quelques instants avant. Un moment réellement perturbant nous faisant éprouver physiquement les notions d’avilissement et d’objectivation du corps féminin utilisé comme pur objet sur lequel déverser toutes les frustrations masculines, sous couvert d’alimenter les fantasmes des consommateurs de porno. En contre point à cette violence, le surgissement d’une véritable tendresse, ou tout du moins de gestes d’attention face à la douleur de la performeuse, dans une autre scène potentiellement à l’opposé de ce type de sentiments, agit presque comme une bouée de sauvetage, là où l’ambiance menace de devenir réellement aliénante pour son personnage et le spectateur.

Là où le film devient sujet à discussions, et ce n’est pas nécessairement un mal, c’est donc dans la caractérisation de son personnage principal, se mettant dans des situations de plus en plus déplaisantes dans l’idée de devenir la performeuse star, dont on arrivera jamais réellement à percer à jour les motivations profondes. Lors d’une scène au téléphone avec sa mère, cette dernière n’étant évidemment pas au courant de ce que sa fille est allée faire à Los Angeles, elle doute et veut rentrer chez elle. Sa mère lui dit qu’elle peut évidemment rentrer lorsqu’elle le souhaite mais que si elle a souhaité partir de suède, c’est parce qu’elle trouvait que les gens étaient cons. Elle lui fait comprendre que des personnes de ce type, elle en rencontrera où qu’elle aille, et ce dialogue entraîne donc chez la protagoniste une prise de conscience la poussant à aller au bout de son projet, comme dans une sorte de success story dont le personnage affronte des moments de doute entraînant remise en question et esprit encore plus combatif. Sauf que cela devient forcément compliqué à accepter lorsque ce personnage voit le milieu du porno comme un eldorado où s’accomplir pleinement. Le chemin initiatique que cette dernière devra parcourir sera donc éloigné de celui habituel et laissera au final un goût étrange en bouche, comme si l’on n’avait jamais réussi à réellement mettre la main sur ce qui la motivait. A ce titre, si la progression dramatique de l’ensemble du film est assez admirable, il est tout de même à regretter que certains passages paraissent quelque peu abrupts, la fin notamment laissant penser qu’il fallait finir le film à un moment, mais que cela aurait pu arriver un peu plus tôt ou un peu plus tard sans que cela n’y change grand-chose. Nous mettrons ça sur le compte du premier film, et quoi qu’il en soit, le résultat est suffisamment honnête, malaisant et complexe pour que l’on y pense longuement après, s’avérant assez perturbant dans ce qu’il fait naître comme pistes de réflexion. Presque plus dérangeant dans sa finalité que dans ses images (néanmoins à ne pas mettre devant tous les yeux), le film, abouti dans sa forme et très bien interprété, parlera aux adeptes d’un cinéma adulte (dans tous les sens du terme), ne prenant pas ses spectateurs pour des crétins, et n’hésitant pas à les placer dans des zones inconfortables entraînant des questionnements aussi passionnants que déroutants. Du cinéma, en somme.

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