Adios para siempre, adios

Avis sur Poesía sin fin

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Notre monde dévore les rêves : très vite, nous n’osons plus vivre. Nous sommes les habitants d’un pays qui détruit l’imaginaire ; par excès de pragmatisme, nous sombrons dans l’abîme d’une routine idiote. Nos existences sont jugulées par des contraintes absurdes… asservissantes, et souvent avilissantes. Plus personne n’est libre. Du moins… rares sont ceux qui ne se sont jamais éloignés de leurs espérances enfantines : nous feignons trop souvent de nous y amarrer ; nous passons notre temps à les renier, dans un état de semi-conscience. Dès lors, observer le dernier film d’un artiste aussi vénérable qu’Alejandro Jodorowsky peut avoir ceci de troublant qu’il délivre une tempête d’émotions d’une sincérité enivrante : sans tenir compte de la moindre barrière esthétique (ou thématique), Jodo sculpte son passé et extrait de ce fatras mémoriel une œuvre aux vertus émancipatrices, exposant au monde la matrice de sa folie créatrice. Dans un pays empreint de lyrisme, dont la vie publique est rythmée par une luxuriance de poètes (de Nicanor Parra à Pablo de Rokha, en passant par Gabriela Mistral, Vicente Huidobro et Pablo Nerruda), le jeune Alejandrito cesse d’écouter les hurlements de son père (toujours interprété par le premier fils du réalisateur, l’excellent Brontis Jodorowsky) et les airs d’opéra de sa mère (la non moins admirable Pamela Flores). Il ne sera ni médecin, ni musicien : c’est en brisant les chaînes formées par son arbre généalogique qu’il décide de se consacrer à la poésie.

Outrancièrement brut et plus sage que jamais, Alejandro Jodorowsky porte un regard plein d’affection sur ce passé marqué par la fougue, l’expérimentation, l’appel de l’inconnu et l’amour infini de l’art. Si le film démarre sur les quais de Tocopilla, reprenant de facto les ultimes secondes de La Danse de la Réalité, le cinéaste ne tarde pas à briser le quatrième mur pour construire, à la manière d’un metteur en scène de théâtre, un nouveau décor : sur un seul ordre, de grands panneaux recouvrent les façades de Santiago et les rues se peuplent de figurants aux masques inexpressifs. Par ce simple procédé (témoignant, du reste, d’un emploi inventif d’un budget limité, le long-métrage étant partiellement crowdfundé) Jodorowsky mêle l’illusion à la réalité et trace une frontière malléable entre l’inexactitude de ses souvenirs et les évènements véritablement constitutifs de son adolescence.

Tu y yo solo habremos sido recuerdos... nunca realidad. Algo nos
esta soñando, entrégate a la ilusión... Vive.

L’artiste initie un nouvel acte poétique, à l’orée de la psychomagie : s’adressant via un medium artistique (chargé de symbolisme) à son inconscient, il s’amuse de ses élans libertaires (l’autodérision est omniprésente), apaise ses angoisses, offre à sa mère (dominée de son vivant par son époux) la voix de cantatrice dont elle rêvait et lui prête les traits de son premier amour castrateur - ou l’inverse -, et explore la sensibilité enfouie de son père. Le huitième long-métrage de Jodorowsky étreint de la sorte la conception qu’a le cinéaste de la création : elle ne vaut que lorsqu’elle guérit, et le réalisateur de poursuivre le processus engendré par La Danse de la Réalité en réconciliant son jeune Moi avec son géniteur dans une scène d’une beauté stellaire. Le fait que les deux personnages soient respectivement interprétés par le plus jeune fils et par le fils aîné de Jodorowsky n’est de toute évidence pas étranger à cette beauté et souligne princièrement le caractère atemporel de l’œuvre ; tout le talent de l’artiste rayonne au cœur d’une poignée d’instants primaux, déjouant les époques, dans lesquelles il se met littéralement à nu.

Poesía sin fin multiplie ainsi les capsules mémorielles, sacrifiant parfois la linéarité de la trame dramatique pour conserver des séquences aux premiers abords anecdotiques… Les plus malintentionnés pourraient certes reprocher au cinéaste l’inconstance de ses choix, certains passages semblant plus précipités (voire moins léchés) que d’autres ; ce serait omettre le caractère aléatoire de nos mémoires (des silhouettes noires viennent ici arranger quelques souvenirs de manière impromptue), et ce serait occulter l’aspect éminemment personnel du dernier film (en date) d’un homme de 87 ans, réalisé avec le concours des siens : si Brontis et Adan Jodorowsky interprètent deux des personnages nodaux, Adan compose également la musique du film et Pascale Montandon-Jodorowsky, l’épouse de l’artiste, est à l’origine des costumes (et d'une moitié de l'étalonnage). Profitant de cette liberté narrative, Alejandro Jodorowsky grave des fragments hétérogènes d’une puissance allusive admirable, dans lesquels s’épanouissent les plus vives des passions : le grotesque s’impose en contrepoids du sublime, et l’amour se mêle au sang.

D’aucuns pourraient craindre de s’embourber dans ce marasme de réminiscences chargées d’allégorisme (en l’occurrence, l’opulence émotive du film est parfois pesante), mais bien peu d’êtres resteront insensibles devant l’univers visuel onirique de Poesía sin fin. Alejandro Jodorowsky entrelace une maestria technique certaine, lui permettant d’insuffler de la vie dans chacun de ses plans, et une direction artistique aussi diverse que carnavalesque, partiellement générée par son passif surréaliste. La photographie quasi-charnelle de Christopher Doyle, pleine de couleurs à l’écho sensoriel rare, transcende quant à elle le télescopage émotionnel qui heurte le spectateur de bout en bout : elle contribue splendidement à embrumer les limites entre le rêve et la réalité, trahissant ainsi la subtile cohérence d’un propos livré depuis La Danse de la Réalité, chose encore inédite chez le cinéaste chilien. Il sera, pour certains, facile de fustiger les élans les plus baroques, de hurler, comme un damné, à la masturbation intellectuelle… Rien de moins original, et rien de moins intègre devant la sincérité de cet aveu de Jodorowsky : mener une vie poétique est tout sauf aisé, la route est ponctuée d’épreuves s’érigeant en rites initiatiques. Le cinéaste célèbre un lyrisme nourri par un conglomérat de troubles : de l’amour à la mort, de la souffrance à l’extase… La beauté se trouve partout. Poesía sin fin se déroule comme le fil de nos existences, il est une perpétuelle quête d’accomplissement personnel, violemment arythmique. Finalement, seule compte l’intensité avec laquelle nous vivons ces expériences. En captant l’évolution de son avatar, de ses espoirs nubiles aux fêlures qui sublimeront son art - en passant par les angoisses générées par ses élans libertaires -, Alejandro Jodorowsky invite quiconque à ressentir et vivre pleinement. L’artiste use de son aura (le dévouement de la moindre personne liée à la création de Poesía sin fin est criant) pour apaiser ses maux et ceux de sa famille, puis entreprend de soigner ceux de ses spectateurs : l’amertume présupposée de la cure en déroutera certains ; les autres embrasseront sa pureté.

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