Se souvenir, c'est donc cela être poète ?

Avis sur Portrait de la jeune fille en feu

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Cette critique présente des spoilers.

Il y a de ces films qui frappent au coeur et qui coupent le souffle. Représenter une telle sensibilité au cinéma est devenue chose rare.

Dans Portrait de la jeune fille en feu apparaît une double forme - emboîtée - de représentation. Il y a d'abord la caméra de la réalisatrice, puis le pinceau de Marianne, ultime transposition du réel à l'oeuvre d'art, qui est au coeur de la réussite du film. Deux formes, donc deux niveaux de lecture pour un film dont le principal sujet est le souvenir.

Grâce à un scénario original ( Prix du scénario à Cannes), Céline Sciamma peut traiter du souvenir au travers d'un jeu de regard inédit. D'abord le regard du peintre sur un modèle qui lui échappe. Représenté comme un jeu, quelques scènes (la plage) illustrent avec brio cette tension qui peu à peu se crée entre les personnages d'Adèle Haenel et de Noémie Merlant. Héloïse en refusant son portrait fuit sa propre représentation, donc son propre souvenir. Ce qui est beau, c'est que la fuite est relative : ici, c'est son futur mari qu'elle décide de fuir et dès lors que le souvenir se destine à une autre, elle en acceptera la représentation.

Le deuxième niveau de représentation donne à voir le processus de création artistique au travers des coups de pinceaux de Marianne. Il se passe quelque chose d'insaisissable lorsque cette dernière peut enfin peindre sa nouvelle Héloïse - l'allusion à Rousseau apparaît presque comme providentielle. Les yeux de Marianne passent du modèle à la toile, et l'excellente interprétation de Noémie Merlant permet de retranscrire l'hésitation à la fois dans le regard et dans le trait du dessin.

Se plaçant comme un interlude, l'avortement de Sophie introduit une dimension maternelle au récit. La relation entre Héloïse et Marianne se construit également grâce à l'aide qu'elles apportent à Sophie dans cette épreuve. Epreuve menant vers la plus grande scène du film : la danse autour du feu.
Cette image de la robe s'embrasant alors que les deux passionnées se fixent du regard possède une symbolique extrêmement puissante. C'est presque comme si ce regard partagé avait lui-même créé la flamme. Or c’est par ce biais que débute le film, avec le Portrait de la jeune fille en feu, point de départ du processus du souvenir chez Marianne. Paradoxalement, le feu habituellement destructeur est ici créateur. La mise en abîme gagne une dimension avec ce tableau qui s’impose comme une porte ouverte vers le passé et une relique d’un souvenir.

Le film est empreint d'une poésie onirique. Le trio de personnages féminins évolue dans un espace-temps limité, donnant une forme quasi théâtrale au récit. C'est grâce à cette intimité que peut se développer cette attirance entre deux femmes, à l'abri du regard des autres, si ce n'est celui du spectateur...
La scène déterminante - dans laquelle toute l'essence du film est selon moi mise à nue - est cette joute entre les deux femmes autour du tableau, où chacune dévoile son analyse de l'autre. Par la force du dialogue, Céline Sciamma crée une passion ineffable qui transcende les personnages et donne à voir avec seulement quelques mots et regards la naissance d'une passion amoureuse comme rarement vue au cinéma.

Le parallèle assumé pendant tout le long-métrage avec le mythe d'Orphée et Eurydice est incroyablement bien formulé. Pourquoi Orphée s'est-il retourné ? Eurydice lui aurait-dit "retourne-toi". Ou encore, il se serait retourné de lui-même, préférant le souvenir d'Eurydice à sa réelle présence. C'est peut-être alors cela, être poète. Se souvenir.
Tout comme ce souvenir glissé à la page 28, il y a cette ultime nécessité de garder une trace, une image. Cette image n'est pas parfaite, mais elle est nécessaire. Fixée à jamais, comme une promesse : ne jamais oublier.
Ainsi, les deux femmes font preuve de retenue durant tout le film. En effet, le sourire et les larmes sont retenues par les actrices, jusqu'à l'explosion du dernier plan du film, où Adèle Haenel livre en environ une minute une performance impressionnante en plan fixe, débordante d'humanité et d'espoir. Il y a un peu de feel good movie dans cet apparent drame. Une ouverture vers quelque chose de plus beau.

Toute cette retenue pour une explosion. Il y aurait beaucoup à dire sur ce long-métrage, mais mieux vaut s'en faire sa propre interprétation. Difficile de ne pas être sensible à cette histoire d'amour impossible, dont on ressort néanmoins grandi et avec une confiance accrue. Cette expérience hors du temps, cette histoire particulière, cette humanité... Céline Sciamma livre un véritable poème que l'on souhaiterait lire et relire encore et encore. Merci.

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