De nouveaux imaginaires féminins

Avis sur Portrait de la jeune fille en feu

Avatar m_fromthesea
Critique publiée par le

Deux jours que je me dis que je n'aurai pas les bons mots pour rendre hommage à ce chef d’œuvre. Mais la joie d'avoir pu découvrir ce bijou m'empêche de me taire.

Je lisais Reclaim d'Emilie Hache il y a quelques temps, un recueil de textes écoféministes dont celui-là : "Pourquoi les femmes ont besoin de la déesse : réflexions phénoménologiques, psychologiques et politiques" de Carol P. Christ, revenait sur le besoin pressant pour les femmes de mettre à la place des structures psychologiques masculines et patriarcales qui tapissent nos imaginaires depuis des lustres de nouveaux imaginaires féminins et féministes.

Depuis la lecture de ce texte, je cherche autour de moi des fictions non masculines, des œuvres de femmes où l'on oublie toutes ces oppressions machistes, où l'on n'y pense même pas.

La voilà cette œuvre : Portrait de la jeune fille en feu, pour moi de loin le meilleur film depuis longtemps, propose une fiction douce et dure, entre femmes, où chacune se débrouille, sans hommes, pour vivre sa vie de femme et puis c'est tout. A aucun moment dans ce film les hommes ne sont requis : ils sont absents, et mieux que de les critiquer : on ne parle pas d'eux, à part d'un futur mari inconnu qui empêcherait l'une des femmes de vivre heureuse, et encore, on n'en est pas sûr.e.s.

Et quelle profondeur : j'ai rarement été aussi émue et questionnée dans ma propre façon d'aimer. D'habitude, en tant que femme, je n'ai pas l'occasion de me poser calmement, sereinement, les questions qui font mal : est-ce que la façon dont j'aime est saine ? Est-ce de l'amour ou un besoin de sécurité ? Si je l'aime alors pourquoi ..., etc. Au contraire, d'habitude, quand il y a des hommes, toute mon attention est portée sur la domination exercée sur mon statut de femme. Je passe mon temps à me protéger de tout ce qui en moi fait que je suis désavantagée par rapport aux hommes, toujours en alerte, sur le qui-vive, prête à défendre et riposter pour ne pas tomber dans l'oubli ou pire (pareil?) : la décoration.

Merci à Céline Sciamma, merci de m'avoir donné le droit d'exister, de penser par moi-même, de me sentir forte et faible mais en paix de toute manière, d'avoir oublié les autres là qui m'ennuient chaque jour, et surtout tout le système qui va avec. Merci pour ce temps lent, pour le respect profond qu'ont les personnages entre elles, pour le discours et les images sur l'avortement, pour la place de la mer, des enfants, des couleurs, des matières, de l'art, de la sensualité. Merci de ne pas nous avoir montré de scènes de cul et d'avoir su faire monter la tension sensuelle à son paroxysme.

Merci d'avoir réussi une fiction féministe merveilleuse sans avoir besoin d'étiquettes, de femmes qui perdent du temps à se battre pour leurs droits, de revendications, de manifestations, de discours politiques ...

Il y avait juste à supprimer les masculinités dominantes, en fait. A garder les femmes, l'amour et l'écume de la mer qui s'échoue sur la plage.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 119 fois
1 apprécie · 1 n'apprécie pas

Autres actions de m_fromthesea Portrait de la jeune fille en feu