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Le cinéma de Céline Sciamma, c’est l’école du regard. Ou tout du moins, telle est son ambition. De film en film, elle nous invite à repenser notre façon de voir le monde, en nous délestant de nos ornières ou lunettes déformantes qui jugent, condamnent et emprisonnent l’autre en un battement de cils. Ouvrir les yeux, c’est apprendre à percevoir le hors champ qui échappe aux personnages, l’identité singulière qui est niée par la société ou l’Histoire. Seulement, pour y parvenir vraiment, il aura fallu qu’elle se réinvente elle-même, en troquant le terre à terre contre l’artistique, la toile de fond contemporaine contre celle purement créative. Portrait de la jeune fille en feu contourne ainsi les codes établis (du film historique, romantique...) pour nous laisser voir la représentation non masculine de la vie, celle pour le moins inhabituelle où la femme parvient à se peindre, s’écrire, se raconter ou s’inventer tout simplement.

Mais avant cela, c’est tout le paradigme de la romance classique qu’il convient de détourner, dans une première partie aussi habile qu’épurée : le contexte historique, l’enjeu matrimonial et les petites duperies qui le parsèment, nous font irrémédiablement penser aux œuvres de la littérature romantique classique. Pourtant, ici, il s’agit moins de rejouer Marivaux que nous exposer une version du Jeu de l'amour et du hasard qui n’aurait pas été écrite par un homme ! Voilà la petite nuance dans laquelle Céline Sciamma se glisse pour sortir notre regard de “l’ordinaire” et nous conduire à voir le monde autrement.

Un monde, notons bien, qui n’est pas issu d’un féminisme radical ou d’un militantisme obtus : si l’homme n’apparaît pas physiquement à l’écran, c’est simplement pour se soustraire aux clichés sociaux issus de son point de vue. Échapper à son action ou à son emprise, en voulant repousser un mariage arrangé ou mettre fin à une grossesse non désirée, cela revient surtout à prendre en considération le regard que la femme porte sur elle-même. Lorsqu'il apparaîtra à l’écran, à la fin du récit, ce sera justement pour nous rappeler le poids mortifère des représentations sociales : en enfermant le tableau d’Héloïse, il scelle son destin, il fige son image sociale. Une logique réductrice que le film va mettre à mal, à travers l’art, en nous invitant à voir au-delà des apparences pour percevoir enfin la vie qui s’y cache.

La première séquence, d’ailleurs, nous l’indique clairement : la petite saynète classique qui s’y joue est soudainement interrompue par la survenue du tableau qui donne son titre au film. La vision sociale se dérobe au profit d’un regard exclusivement féminin, la narration traditionnelle se dissout dans celle des souvenirs de Marianne. L’univers que l’on perçoit est alors le sien, l’histoire que l’on découvre sera avant tout allégorique.

Et c’est en incorporant progressivement le symbolique à l’écran que Céline Sciamma va questionner finement nos représentations sociales : on découvre un château tenu par une châtelaine, un tableau officiel exécuté par une artiste, une histoire d’amour dans laquelle l’homme est absent. Quel que soit le rôle écrit par la société, la femme pourra toujours le tenir et l’incarner. Ou plus précisément le réinventer, en l’éclairant d’un regard féminin.

Mais ce regard, quel est-il vraiment ? Pour tenter d’y répondre, Sciamma va investir et creuser le paradoxe existentiel qui en découle : le regard construit autant qu’il conditionne, libère autant qu’il emprisonne. Ainsi, si le portrait qui se confectionne devant nous est féminin, c’est avant tout parce que la forme se met au service du fond ; et ça, au fond, c’est déjà intelligent : en prenant un casting exclusivement féminin, l’idée du male gaze disparaît : tout va se jouer entre le regard des femmes, celui que Marianne porte sur son modèle, et celui qu’Héloïse lui dédie en retour.

Ces deux femmes, d’ailleurs, pourraient être vues comme les protagonistes d’un drame romanesque classique, dans lequel on associerait explosion des sentiments et lyrisme tonitruant. Mais là aussi, la cinéaste va prendre son monde de revers en jouant la carte de l’épure extrême (cadre dépouillé, absence de musique, mise en scène minimaliste...) et des effets à combustions lentes. L'antagonisme entre les personnages, par exemple, ne se situera pas là où l’attend ; ce qui rend leur représentation forcément innovante : Marianne, celle qui représente a priori la femme libre, aura un regard formaté (elle peint pour satisfaire les attentes de son client). Tandis qu’Héloïse, malgré sa condition de “prisonnière”, refusera toujours de s’effacer derrière les conventions (ce visage qui échappe à la toile).

En mettant l’art au centre de la relation, en reliant intimement regard amoureux et artistique, Sciamma propulse cette liaison dans un univers créatif qui s’oppose ostensiblement avec celui bien plus charnel d’Abdellatif Kéchiche, par exemple. On intellectualise en même temps que l’on ressent, on libère son esprit en même qu’on ouvre son cœur : l’art exprime une émotion et une parole qui étaient jusqu’alors corsetées par les codes sociaux. À partir du moment où Héloïse force son amie à remettre en question sa vision artistique et donc sa vision de femme (“Vous me voyez comme ça ?”), le tableau va se repeindre, et les femmes désirer librement.

La seconde partie nous expose ainsi une micro-société qui semble replier sur elle-même, évoluant loin des regards inquisiteurs et moralistes de la société dominante. La châtelaine s’éclipse et le récit, soudainement, donne véritablement chair à sa réflexion sur la place des femmes dans la société : la sororité naissante, composée des deux héroïnes et de la servante, dépasse les clivages sociaux et invente son propre univers (les liens s’expriment librement aussi bien dans les espaces confinés, autour d’une table ou dans l’intimité d’une chambre, que dans les espaces ouverts, comme la plage ou la fête autour du feu). Chaque personnage, bien sûr, symbolisera une facette de la lutte pour l’émancipation (liberté d’exercer sa profession, d’exprimer ses sentiments ou d’être mère), composant ainsi le tableau de femme tant espéré.

Seulement, au cinéma, les portraits de femme sont pléthore, et les plus réussis sont ceux qui combinent finesse du trait et éventail de nuance. Or, n’est pas Mizoguchi qui veut et notre cinéaste rend parfois trop évidentes ses intentions, à travers des dialogues explicites, incorporés de manière artificielle dans le récit, et un symbolisme quelque peu insistant ou exaspérant (le tableau qui nous est fait de l’avortement, le miroir devant le pubis, la présence de l’enfant chez la faiseuse d'anges, etc.). Des maladresses qui sont d’autant plus regrettables que Céline Sciamma parvient, le reste du temps, à concrétiser les intentions qui étaient en germe dans ses films précédents, à savoir faire apparaître l’invisible !

Ce sont les images, tout d’abord, qui nous révèlent sa présence par les lumières et les clairs-obscurs dignes des plus grands peintres. Nul besoin de mots, en effet, pour exprimer le désir naissant et l’éveil des sens lorsque le travail pictural excelle ainsi d’éloquence. Puis, c’est au tour de la pratique artistique de la rendre prégnante à l’écran, en remplaçant la vision masculine par une autre purement féminine, à travers la réappropriation d’un opéra et du mythe d’Orphée, ou encore en laissant son empreinte à la page 28 d’un livre. Mais c’est surtout en apparaissant dans le regard de l’actrice (superbes Adèle Haenel & Noémie Merlant) qu’elle nous troublera véritablement, filmée à la dérobée sous une lumière crue (les séances de peinture dans les intérieurs) ou “ensorcelée” (très belle séquence mêlant feu et chant), ou tout simplement en plan fixe, comme lors de ce final où le portrait se fait enfin incandescent. Céline Sciamma touche alors à son but, en donnant tout son sens au regard cinématographique.

Procol-Harum
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