Être à l'image, c'est exister.

Avis sur Profession : Reporter

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Alors que la mise au point s'effectue lentement sur le rose du crépuscule hispanique, qui vient lécher les murs blancs de l'hôtel de la Gloria - plan final par-dessus lequel commence à défiler le générique de Profession : Reporter - on est en droit de se poser plusieurs questions.
Certaines resteront sans réponse, comme d'apprendre ce qu'il adviendra par la suite, par-delà la diégèse (un peu de voc technique). Mais ce serait bien peu utile.
Pour d'autres, chacun y trouvera sa réponse dans sa propre conscience, dans son identité.
Seulement pour cela, il faudrait d'abord savoir ce qu'est l'identité : représente-elle vraiment mon moi le plus cher et le plus profond? n'est-ce pas plutôt un masque social, une persona façonnée par rapport aux autres ? ou au contraire est-elle indissociable de mon être ?
Est-il possible de s'affranchir du déterminisme identitaire, en changeant d'identité par exemple?
À partir de cette interrogation principale comme point de départ de P : R, Antonioni part à la recherche de réponses dans une quête existentielle qui se mue en un thriller course-poursuite à travers un monde en pleine mutation (comme le sont les personnages).

Pour faire clair :
P : R nous fait suivre, quelque part en plein désert africain, le parcours en 4x4 d'un reporter de guerre, David Locke (Jack Nicholson). Très vite, on se rend compte que le journaliste est perdu dans ce désert, et semble blasé, lassé de sa vie qui ne manque pourtant pas d'action et de palpitant. De retour à son hôtel après une journée passée à interviewer un groupe de révolutionnaires, Locke découvre que son voisin, Roberston, est mort d'une crise cardiaque dans son lit. Un bref flash-back nous montre les deux hommes en train de faire connaissance et se confier leurs déboires (la scène permet de mettre en avant leurs similitudes en jouant sur le hors-champ et les voix confondues). C'est à ce moment que Locke prend la décision qui déterminera la suite du film, et encore plus sa nouvelle vie. Profitant de sa ressemblance avec Roberston, il échange leurs identités et se fait passer pour mort. Sa nouvelle existence le mène à remonter les traces du précédant occupant d'une vie menacée par le fait que Roberston soit (en tout cas fut) un vendeur d'armes qui sert les révolutionnaires en Afrique illégalement. Un autre danger menace Locke : sa femme, Rachel, part à la recherche de Roberston (dernier personne officiellement à avoir parlé au journaliste décédé), et risque de mettre à nue son imposture - elle finit d'ailleurs par le reconnaître. La course-poursuite s'engage, de Munich à Barcelone jusqu'à l'issue fatale de ces menaces.

Dans P : R, Le changement d'identité - de persona - de Locke se solde par un échec. Antonioni l'a choisi ainsi. Le reporter, alter égo du réalisateur en plein questionnement, endosse un nouveau rôle pour fuir la vacuité de son existence, mais sa nouvelle identité ne lui convient pas. Seuls l'idée du changement et et son accomplissement représentaient pour lui un certain intérêt. Mais il comprend peu à peu qu'il ne peut lutter. Son impossibilité de trouver la réalité ailleurs qu'en soi ne peut se résoudre que par une seul solution : la mort. Lui-même le sait, c'est pourquoi il accepte entièrement l'héritage de Roberston, de la mission secrète qui lui est confiée (je ne dévoilerai pas tout de l'intrigue) jusqu'à l'assassinat par lequel tout se terminera, à coup sûr vu la menace qui pèse sur lui désormais. On peut y voir un double suicide pour Locke, qui a fait le choix de se rendre inéluctablement jusqu'à cette issue. Un double suicide car une double identité : son identité héréditaire demeure, lui colle à la peau, le masque qu'on peut toujours lui identifier physiquement comme mentalement, et dont tout découle, même sa nouvelle existence qui regroupe désormais Locke et Roberston en un seul être et une seule détresse : avancer vers la mort pour l'un, fuir la vie pour l'autre.
Unique témoin et confident de cette expérience de supercherie existentielle, un personnage apparaissant à la seconde moitié du film : une jeune fille rencontrée à Barcelone (Maria Schneider). Elle seule semble comprendre le mal-être de Locke et devient son complice dans la course-poursuite engagée avec Rachel, sa femme. Lorsque leur route est stoppée dans un village au sud de l'Espagne, elle veut aider Locke jusqu'au bout mais ne s'oppose pas lorsqu'il la "chasse" de sa chambre à l'hôtel Gloria. Pourtant elle sait que c'est l'heure décisive. La présence des assassins n'a pas été évoquée mais chacun sait, y compris le spectateur.
La scène du meurtre est la plus importante du film, et la plus audacieuse techniquement. Le meurtre n'est pas montré à l'écran, le cinéaste ne le souhaitait pas. La caméra se rapproche lentement des barreaux de la fenêtre jusqu'à passer à travers pour filmer l'extérieur alors qu'un silence pesant suggère un assassinat tout en douceur, cathartique pour Locke. Pour parvenir à faire passer l'objectif entre les barreaux, Antonioni a eu recours à un système de tubes ingénieux, qui font de ce plan séquence de 7 minutes une véritable prouesse cinématographique.
Tout le film est d'ailleurs techniquement maîtrisé et abouti, maîtrise qui sert une plastique assez particulière, non pas qu'elle soit peu esthétique - bien au contraire. Le nombre de plans par scène est rare mais leur durée plus longue, et Antonioni use essentiellement de lents panoramiques et de travellings avant ou alors bloque la caméra sur le visage de ses acteurs en plein jeu d'égarement (d'ailleurs, qui mieux que Nicholson pour intepréter un personnage aussi névrosé et capter la complexité de ce double-rôle?) Je trouve que cela donne une densité, une amplitude singulière au film mais c'est surtout dans la palette de couleurs qu'offrent les paysages choisis que P : R me fascine : le blanc du crépis, l'ocre de la terre, le rouge clair des portes, le bleu léger du ciel. Le soleil écrase les corps, les réduit à affronter dans le crépitement de leurs pensées la vérité qui conditionne leur vie : nature comme société, tout n'est qu'emprisonnement et hérédité. Dans ces prisons de chaleur et de sable, la touffeur et la torpeur règnent en maîtresses : au début du film, Locke se trouve dans un désert qui rappelle allégoriquement son existence ennuyeuse. Pus tard, le retour vers des contrées de plus en plus arides (Barcelone, puis Madrid, puis le Sud de l'Espagne) marque l'échec de sa "nouvelle" vie et l'éternel retour à la sécheresse de sa chair.
Les personnages sont tout autant prisonniers de leur identité que du cadre. De cette relation très forte qui subsiste, par-delà réalité et projection, s'extrait la révélation de P : R à nos esprits:

Être à l'image, c'est exister.

Ainsi, Locke ne disparaît du cadre qu'une fois sa mort irréversiblement décidée, c'est-à-dire quelques minutes seulement avant son "suicide". On ne le verra plus à l'écran : il n'existe plus.
Lorsque sa femme débarque à l'hôtel de la Gloria et arrive sur le lieu de crime, elle affirmera du mort, au policier lui demandant d'identifier ou non son mari, qu'elle "ne l'a jamais connu". Des mots bouleversants, mais éloquents et surtout révélateurs d'une société occidentale vouée à l'incommunicabilité et aux barrières identitaires.

Mais connaissons-nous nous-même?

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