Fourmillante passion sous les tropiques

Avis sur Quand la marabunta gronde

Avatar Anilegna
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Si "The Naked Jungle" était un livre, il aurait une couverture rouge avec une héroïne échevelée en jupon et corset se pâmant dans les bras musclés d'un héros viril et dépoitraillé sur fond de palmiers et de fleurs sensuelles qui n'ont rien à faire là.
Et ce n'est pas forcément un défaut à mes yeux.
Ce film d'aventures romantiques est une histoire à l'eau de rose sur fond de menace naturelle dont l'héroïne et le héros se sortiront indemnes et passionnément amoureux.
Néanmoins, l'ampleur de la menace et des personnages bien plus complexes que la couverture du livre ne le laissent présager, rendent ce film bien meilleur qu'il n'y parait.

1901 sur les rives du Rio Negro, en Amérique du Sud.
Joanna arrive de la Nouvelle Orléans pour retrouver son mari, Christopher Leiningen, qu'elle a épousé par correspondance.
Comme le rustre qu'il est, il n'est pas là pour l'accueillir et quand il le se montre enfin, il est en sueur, mal embouché et manifestement très très intéressé par sa nouvelle femme.
En effet, comme il se doit nos deux héros sont des canons interplanétaires et pas la jeune fille boutonneuse et maigrichonne dont personne ne voulait ou l'homme un peu grassouillet, vérolé et chauve qui aurait dû attendre la damoiselle. Nos héros sont Eleanor Parker et Charlton Heston au top de leur charme respectif.

D'ailleurs, Christopher tique à la vue de Joanna. Pourquoi cette jeune femme manifestement intelligente, cultivée, belle à en tomber par terre est-elle venue s'enterrée dans la jungle auprès d'un homme qu'elle ne connait pas?
Joanna est plutôt contente aussi à la vue de beau planteur mais déchante vite vu son caractère qui ne correspond pas à celui qu'elle a découvert dans ses lettres.

Et c'est là que le film prend tout son intérêt. Oui les fourmis arrivent et vont tout dévaster sur leur passage mais le centre de l'intrigue c'est Christopher.
Christopher Leiningen arrivé adolescent dans la jungle et refusant toute faiblesse, même et surtout celle de la chair pour ne pas être mal vu de ses employés indigènes, Christopher qui ne veut que des objets neufs dans sa maison comme si cela pouvait faire de lui l'homme qu'il ne croit pas être, Christopher à l'orgueil surdimensionné à un tel point qu'il pense avoir dompté la nature. C'est un homme complexe, pétri de désirs qu'il n'assouvit jamais, souffrant d'un complexe d'infériorité gros comme une maison, honteux de ses penchants pour la lecture et la poésie, enferré dans une idée fausse de ce que doit être un homme.
Charlton est impeccable entre charme brutal et vulnérabilité.
Manque de bol, ou plutôt coup de chance, ce n'est pas la dinde vierge et malléable qu'il avait commandé qui arrive mais une femme faite, intelligente, volontaire, avec un sacré caractère et expérimentée.
Et voilà le noeud du problème, dans une scène d'une intensité assez malsaine, Christopher explique qu'il n'a que des objets neufs dans sa maison. 1: sa femme est un objet et 2 : il la traite à demi mot de prostituée (forcément, le sceau de garantie étant tombé, on ne peut être sûr du nombre d'utilisateurs).

Christopher, cachant sa vulnérabilité et ses insécurités sous un machismo de mauvais aloi refuse de passer derrière un autre homme. La comparaison lui fait très peur apparemment.
Il se trouve que Joanna a été mariée à un faible, charmant, mais faible buveur couvert de dette. Elle sait ce que c'est que d'aimer un faible et cherche un homme sur qui elle pourra se reposer et qu'elle pourra soutenir aussi. Christopher sera forcé de reconnaître la perfection qu'est Joanna pour lui, une égale qui sera un atout dans la lutte contre la marabunta et la consommation du mariage aura lieu dans une ambiance de danger de mort qui relativise sérieusement les choses.

D'autre part, et c'est intéressant de le noter, la marabunta remettra Christopher à sa place, il ne gagne ni ne perd au bout du compte mais il comprend qu'il n'est pas le maître de la nature qui l'entoure et cette attaque des fourmis (et Joanna) lui permettra de remettre ses choix de vie en perspective, de devenir la meilleure version possible de lui même. Il fera table rase de ses vieux démons et de ses vieilles habitudes. Comme une métaphore, après leur première nuit ensemble et l'attaque de la marabunta sur la maison, Joanna se réveille dans une maison vide de tout meuble. Il aura fallu tout bruler pour repousser l'attaque, tous ces meubles neufs et intouchés par d'autres ont disparus et il ne reste que Joanna, "la pièce usagée".
Après un acte héroïque comme il se doit où il détruit tout ce qu'il a construit pour sauver les êtres qui lui sont chers, Christopher, plus humble et équilibré, pourra tout reconstruire avec sa Joanna à ses côté.
Happy End, comme de juste.

D'aucun pourront grincer des dents à l'aspect colonialiste du film. En effet, Leningen est extrêmement parternaliste envers ses ouvriers et j'ose le dire, comme de juste! En 1901, l'homme blanc pense régner sur le monde, que les indigènes qu'il rencontre lui sont inférieurs et n'attendent que d'être civilisés. Ce n'est pas VRAI mais c'était le monde de l'époque. On peut noter que Leiningen, malgré sa toute puissance respecte ses ouvriers et leur culture, il juge un peu, mais les laisse vivre leur coutumes, il ne les a pas réduit en esclavage (comme Gruber qui sera puni par le destin), ils sont libres d'aller et venir et choisissent de rester avec lui. A l'exception notable de l'incendie des bateaux pour les empêcher de fuir face à la marabunta où il pousse le bouchon trop loin, pas par esprit colonialiste mais par orgueil. Il le regrette immédiatement et prendra ses responsabilités pour sauver ces gens d'une mort certaine. Ce n'est cependant pas la fond du film qui, tourné en 1953, ne portait fondamentalement pas de jugement sur ce situations.

C'est vraiment un divertissement de très bonne facture : jolis décors, certes ils n'ont pas mis les pieds en Amérique du Sud et ça se VOIT mais qu'importe l'illusion fonctionne, jolis costumes, belle distribution, bonne tension et un ennemi invincible bien angoissant (je me gratte pendant tout le film).
Eleanor Parker rayonne comme une déesse, sexy, sure d'elle et dont le jeu subtil donne beaucoup de relief à un personnage qui en déjà à l'écriture. C'est assez rare pour le noter mais voici un personnage de femme forte et indépendante qui est vraiment forte et indépendante!

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