Jake LaMotta, ou l'homme aux larges épaules

Avis sur Raging Bull

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Jake LaMotta sait faire trois choses.
Frapper. Se faire pardonner, parfois. Et rester debout.
Alors il frappe ses adversaires, sa femme, son frère... Après tout, c'est ce qu'il fait de mieux. Le ring n'est qu'une prolongation de sa violence ménagère. Il frappe ses adversaires ; c'est un choix de vie qu'il partage avec eux. Il frappe sa femme et son frère ; c'est un choix qu'eux n'ont pas fait. Après quoi, il s'excuse. Mais on accepte pas les excuses d'un paranoïaque inarrêtable, alors on le pardonne. Le spectateur découvre à cet instant les strates plus élevées de l'âme humaine : il se cantonnait jusque là à une misère morale qu'on prête aisément aux habitants du Bronx, entre femmes battues, alcoolisme et prostitution. LaMotta, le ruminant qui fait trembler tous ceux de sa catégorie, autodidacte qui maitrise avec charisme et désinvolture sa starsystem, se rapproche après chaque accroc, si violent soit il, de sa famille, une bande de faible, de médiocre, riches seulement de ce qu'ils portent au fond de leur âme, et qui, tous réunis, ne sont même pas capable de le maîtriser. Mais les taureaux ont leur fierté, et Jack n'a peur de rien, sauf d'être seul, et de tomber au sol. S'il reste plutôt que de fuir, c'est sans fléchir. Scorsese nous livre une fable monumentale sur la dignité : l'angoisse du cocuage est plus forte que l'amour, plus forte que la fraternité, plus forte que tout en somme. Elle est, d'ailleurs, plus solide que les murs d'une cellule, où il n'y a pas de lit, pour ne pas avoir à se coucher. Elle n'a d'égale que la peur d'être mis sur le carreau, que ni Robinson ni l'argent ne parviennent à anéantir. Tout chez lui n'est donc que vanité, un peu comme si le public, présent à chaque combat de Jake, le poursuivait comme une entité qui juge, et que l'on éclabousse de sang, et parfois de laideur humaine. Lui même le dit : ce qui compte, c'est le spectacle. Et je n'hésite pas à dire qu'il met la barre plus haut que Laurence Olivier. La seule personne qu'il n'égale pas en terme de spectacle dans cette histoire, c'est Scorsese.
Ce-dernier opte ici pour le noir et blanc. Les couleurs auraient été fades, et ni Chapman, le directeur photo. , ni les producteurs, ne voyaient d'inconvénient à s'en débarrasser. Cela n'a pas assuré au film un succès commercial, mais encore mieux : on peut lui attribuer deux qualités notoires. Le noir et blanc apporte tout d'abord un caractère intemporel à cette œuvre. Pas de couleurs abatardies par des caméras aveuglées par les néons, pas de bleu ciel trouble, pas d'orange en sang de crapaud, rien de toutes ces couleurs, qui, combinées à une Bande Son éraillée et nasillarde, vous condamne un film en l'espace d'une décennie, le temps que les micros et que les caméras s'améliorent. Non, l'archétype du film des 80's n'a pas jeté son dévolue sur Raging Bull. C'est un film qui pourrait être sortit dans les années 50 tout naturellement, bien qu'il présente une incroyable qualité de montage, et de plan séquence sur ring, filmée par une unique caméra, digne de Wings (1927). Une sophistication, due à la fois à cette qualité d'image et de montage et à une épuration esthétique, place toutefois ce film à un stade très avancé dans l'histoire du cinéma. Les rings ne vieillissent pas. Ce film peut se regarder n'importe quand, le message reste parfaitement compréhensible. Tout est clair ; soit noir, soit blanc. C'est ici qu'un autre intérêt du noir et blanc entre en scène. Lorsque ils reviennent de leur golf, Jake propose à Vickie de venir chez ses parents. Assis à la table d'une petite cuisine, Scorsese les filme en respectant une certaine symétrie. D'un côté, Jake, en costume noir, et de l'autre Vickie, en robe et bonnet blanc. Jake lui demande de se rapprocher, de venir à côté de lui, puis sur ses genoux : il lui fait briser la symétrie. Elle se rapproche, comme avide de se corrompre auprès d'un homme suintant le vice à grosses gouttes noires, de la même manière qu'une aura d'innocence blanche l'entoure. Et tout ça sans oublier qu'au court de leur première entrevue, les deux personnages étaient séparés par un grillage : chaque champ et contre champ était marqué par une frontière qui va subsister pendant la balade en voiture, jusqu'à l'arrivée chez les parents de Jake. Cette atmosphère manichéenne et pleine de symboles s'impose durant de tout le début du film.
Scorsese signe un chef d'œuvre picturale à la narration parfaite, un voyage dans les tréfonds de la nature humaine, aux accents, sur certains plans d'intérieurs, de cinéma social, et confère ses lettres de noblesse au sport dans le cinéma.

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