La bête contre les murs

Avis sur Raging Bull

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Comprendre et pardonner. Voilà peut-être ce qui motive un ancien séminariste devenu cinéaste à filmer, encore et encore, l’individu dans toute sa complexité, sa folie, sa médiocrité : il faut le regarder tel qu’il est, nous dit Scorsese, loin des clichés sociaux et des poncifs cinématographiques, pour pouvoir le comprendre, saisir sa fragile humanité et, éventuellement, l’en excuser...

Antre métaphorique par excellence, le ring est le lieu de convergence de tous les moments forts d’une existence, associant Éros à Thanatos, la souffrance à la joie, la disgrâce à la gloire. À l’issue du duel, il ne doit en rester qu’un : le champion et le déchu. De ce point de vue, le combat de boxe présente un potentiel dramatique sur lequel le cinéma s’est largement appuyé pour mettre en scène des « success stories » (Gentleman Jim, Rocky) ou au contraire des déchéances, comme Raging Bull justement ! Seulement le cinéaste phare du Nouvel Hollywood ne compte pas se laisser enfermer dans des codes préconçus : exit donc les grands moments de suspense et la binarité du récit, son film de boxe n’opposera pas un héros avec son antagoniste, mais un Homme avec lui-même ! Égocentrique au sens étymologique, Raging Bull nous offre ainsi le combat d’un homme contre ses démons, la lutte du Bien contre le Mal en termes spirituel et religieux. Dès lors le choix du N&B semble judicieux, puisqu’il prolonge les grands films noirs mettant en scène des déchéances, comme Nous avons gagné ce soir de Robert Wise ou Fat City de John Huston.

Un refus du conformisme, d’ailleurs, que Scorsese exhibe dès les premiers instants en faisant s’entrechoquer les images antinomiques : on passe du Jake de 1964 à celui de 1941, d’un tocard bouffi et solitaire à un perdant magnifique croulant sous les applaudissements : où se trouve le héros tant attendu ? Qui est donc véritablement cette icône de la boxe que l’on voit danser, comme dans un rêve, lors du générique ? Le film que nous découvrons sera ainsi placé sous l’égide de l’équivoque, cherchant à saisir la vérité d’un homme à travers sa grandeur publique et son désespoir personnel. Bien loin des biopics académiques, Raging Bull relie sans cesse l’intime et le public, le réel et le fantasme, afin de faire voler en éclat les clichés, afin de mettre au jour la réelle complexité de l’individu : les matches se succèdent, les coups pleuvent, les larmes coulent, et la lutte déborde rapidement du simple cadre du ring ! Dès lors, c’est le quotidien qui devient le temps du combat, un combat contre les affres du temps, l’oubli ou la perte amoureuse, un combat contre soi-même évidemment !

Mais pour espérer le gagner, il faut déjà se connaître ! La rencontre avec le personnage devient ainsi l’étude d’une personnalité dont les tourments sont dépeints avec force et finesse par Martin Scorsese : l’image simpliste que l’on a initialement de lui (le champion virevoltant, la brute épaisse) se complexifie au fur et à mesure que l’on quitte la linéarité tant attendue du récit (la success story à la Rocky) : son attitude se fait de plus en plus déconcertante (les coups qu’il donne à ceux qui le supportent, les crises de colère ou de jalousie qui éclatent pour des motifs dérisoires...), laissant transparaître ses béances intimes. On pensait suivre un champion sur la route rectiligne du succès, on découvre à la place un être à la dérive, un pauvre hère perdu entre ses pulsions, son besoin d’amour et son ego démesuré. Une séquence, au début du film, vient résumer son ambivalence : Jake demande à son frère de le frapper, dans un acte purement gratuit, comme si seule la douleur pouvait le réassurer, lui donner enfin l’impression d’exister...

Mais si son désarroi se fait ainsi prégnant, c’est grâce notamment au symbolisme éloquent des combats de boxe : la confrontation avec Robinson, est l’occasion pour LaMotta d’exaucer ses vœux, en priant la survenue d’un châtiment, en encaissant les coups sans être KO sur le ring, sans être définitivement exclu du grand théâtre de la vie. “That's all entertainment”, nous dit-il : que l’on soit sur scène, sur un ring ou dans la vie, souffrir c’est expier ses fautes, c’est retrouver un rôle à tenir ! Un désir de résurrection qui est intimement lié au processus d’autodestruction, comme si Eros ne pouvait jamais se défaire de Thanatos, comme nous le suggère si bien la séquence de la prison : dans la cellule, Jake n’a plus de public ou de rôle à jouer, il n’a plus que les ténèbres à regarder et des murs de béton invariablement insensibles à sa douleur.

Incontestablement, la réussite du film doit beaucoup à la prestation de son interprète principal, Robert De Niro. Initiateur du projet, l’acteur poursuit la performance entrevue dans Taxi Driver en exaltant finement les ambivalences, en oscillant sans cesse entre force et fragilité, entre grâce docile et brutalité abjecte : c’est un corps qui se projette, provoquant une impression troublée par le partage constant d’une assurance fébrile. Un trouble, bien sûr, que la mise en scène scorsesienne se fait un plaisir de nourrir, usant du travelling en plan-séquence, du ralenti et du travail sur les sonorités pour donner à la lutte d'un homme sa dimension poétique. Jamais un combat de boxe n'a été filmé de manière aussi crue. Le choc des poings sur les visages, les flashs incessants des appareils photos, les commentaires monocordes des journalistes, les cris de l'assistance, tout, absolument tout, nous saisit, pour nous placer à notre tour sur le ring pour y subir la violence primaire d'un combat de boxe. Un choc relayé également par le travail photographique de Michael Chapman, puisque la texture de l'image crée d'elle-même un malaise (confusion entre sang et sueur). La gestion du temps est aussi un aspect fondamental des scènes de combat. Lié au son et à l'image, le temps est tour à tour accéléré, quand on reçoit le cuir du gant de boxe en pleine face, et figé, quand le corps s'écroule sur le ring...

Bien sûr, on peut trouver un peu facile la symbolique religieuse utilisée par Martin Scorsese (la boxe comme chemin de croix, le ring comme lieu expiatoire...). Mais fort heureusement, contrairement au pénible Les Nerfs à vif, notre homme ne verse jamais dans le démonstratif lourdingue : les allusions sont habilement parsemées (le dernier combat avec Robinson, la citation du Nouveau Testament lors du générique final...) ; quant à la mise en images, elle est frappée du sceau de l’élégance (image en quête d’abstraction, rai de lumière traversant les ténèbres de la cellule...). C’est ainsi que Scorsese rend son message parfaitement audible : dépossédé des oripeaux inhérents à son image (orgueil, vanité), Jake peut enfin se regarder et s’accepter, scandant des “I’m the boss” sur l’air vivifiant de la résurrection.

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