No reason

Avis sur Réalité

Avatar Adrien Beltoise
Critique publiée par le

Il faut que vous sachiez une chose : j'ai un problème avec Quentin Dupieux.

D'une, je pense que c'est un gars qui a un melon de la taille d'une montgolfière et je déteste les gens qui prennent de haut à quelque niveau que ce soit. D'autant plus quand, depuis 4 ans, leur art est d'une vacuité confondante.

De deux, il est suivi aveuglement (c'est un artiste décalé m'voyez...) par une communauté qui me hérisse les poils du cul par son auto-revendication iconoclaste, marginale et hautaine. Ce groupe-dont-je-ne-dois-pas-prononcer-le-nom recouvrant (indice) la réalité des "dandys barbus en longboards et chemise St-Maclou" et ses nombreuses sous-espèces.

J'ai aimé Steak (2 fois au cinéma à l'époque !) et Rubber mais j'ai viscéralement détesté Wrong et Wrong Cops. Vous voilà avertis sur ma position, je peux donc commencer à vraiment parler de Réalité qui, quand même, relève le niveau.

Je ne ferais pas l'affront de résumer Réalité car ses maigres enjeux et personnages sont là pour vaguement agencer ce qui constituera au final un véritable chaos narratif. C'est d'ailleurs la grande (et seule) idée d'un film en forme d'exercice de style surréaliste où s'enchâsse à un niveau vertigineux, et volontairement sans cohérence, les couches de perception et les strates de "réalité". C'est d'ailleurs assez grisant de voir la liberté avec laquelle Réalité envoie joyeusement balader tous nos repères conventionnels. A l'image de David Lynch (auquel il fait explicitement référence), Quentin Dupieux met les mains dans la matière filmique et la tripatouille, la modèle et l'écrabouille de façon jouissive comme peu de réalisateurs osent ou ont osés le faire. Et les spectateurs peu habitués (trop accoutumés à la rationalisation aigüe actuelle) de tenter inutilement de raccrocher les wagons quand le leitmotiv de Dupieux est clair, assumé et annoncé depuis Rubber : No reason.

Le fond du problème est d'ailleurs là. En construisant son film sur UNE idée, aussi intéressante soit-elle, Dupieux se plante. Le high-concept du film finit par se diluer dans un traitement trop long, trop répétitif qui finit par laisser le spectateur en observateur quand il devrait être plongé de bout en bout dans ce gigantesque mind-fuck. La rythmique d'un long, grand travers de Dupieux depuis le début, oblige cette idée (parfaite pour un court) à s'étirer jusqu'à finalement annuler l'effet produit. Réalité finit par participer de la même vacuité qui sous-tendait Wrong et Wrong Cops. C'est une espèce de geste créatif spontané mais qui produit autant de sensations qu'une petite branlette nocturne : une excitation, un petit vertige puis plus rien.

Réalité tente aussi, via son casting Français, de renouer avec l'humour absurde, mais accessible, de Steak. C'est malheureusement trop peu souvent, parfois trop marqué, souvent raté. Là où nous étions prêts à nous esclaffer, on rit doucement, on esquisse des sourires. Ceci dit, les acteurs Français apparaissent encore une fois indéniablement plus solubles dans l'absurdité du cinéma de Dupieux que les Américains. Alain Chabat reste ainsi égal à lui-même, d'un naturel et d'une candeur confondante qui permettent un attachement certain et Jonathan Lambert, dans un jeu volontairement décalé et faux, embraye souvent une mécanique comique efficace. A un autre niveau, plus souterrain et nébuleux, le film sera peut-être hilarant pour certains.

Sorti de tout cela, malheureusement, pas grand chose de plus à se mettre sous la dent. C'est toujours la même photo délavée et blafarde et les mêmes cadres statiques au service du pas grand chose. Bref, le même dispositif poseur en vigueur depuis quatre films qui semble dissoudre l'esthétique .mov initiale de Rubber dans sa propre répétition publicitaire. Ceci dit, il y a une certaine cohérence là dedans puisque Dupieux montre une nouvelle fois qu'il pédale à vide en s'auto-référençant ou en pompant John Carpenter (bon score à ce titre) pour donner de la consistance au projet. Il répète ainsi les mêmes scènes, les mêmes gimmicks pour perpétuer une forme de style volontairement iconoclaste dans des films qui ne produisent, eux, fondamentalement plus grand chose.

On ressort donc de Réalité avec l'étrange sensation d'avoir assisté à un film pas mauvais mais pas inoubliable malgré l'idée follement ambitieuse qui en constitue sa colonne vertébrale.

Je pourrais finir cette chronique sur une phrase condescendante à la Télérama genre : "Les amateurs apprécieront" mais je ne suis, et ne serais jamais, de ce bord de la critique. Néanmoins, il est clair que ceux qui aiment évolueront en terrain connu et devrait apprécier ce nouvel OVNI pour ce qu'il est : la suite logique de la démarche de Dupieux. Et fondamentalement, je ne pourrais jamais dire qu'ils ont tort (je suis qui pour ça ?) ou que cela nuit à notre production hexagonale car, au contraire, il faut que ces films existent.

Mais le souhait avoué de ne pas vouloir s'adresser à plus large, de faire des films pour soi et pour une petite intelligentsia qui s'auto-congratule me rappelle qu'il n'y a jamais eu aucune gloire à prêcher les convaincus.

A bon entendeur.

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