Genre : le vertige de la création

Avis sur Réalité

Avatar Sebastien Perez
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Après son dernier film Wrong Cops en 2013, Quentin Dupieux (alias mr Oizo) revient avec Réalité. Son avant-dernier ouvrage résultait plus du long-métrage à sketches qui nous montrait la vie et les actes à la fois désinvoltes et absurdes d’une bande de flics dans les rues de Los Angeles.

Nous sommes toujours dans la ville des Anges avec cet ultime opus. Le film nous présente Jason Tantra (Alain Chabat), un cameraman pour un show culinaire minable où on suit Dennis (John Heder) déguisé en lapin avoir des crises de prurit. Jason vient proposer à un producteur Bob Marshall (Jonathan Lambert) un projet de film d’horreur où des ondes envoyés par les postes de télévision crament le cerveau des gens. Bob est très intéressé par le pitch et accepte de financer le long-métrage à condition que Jason trouve le meilleur gémissement de l’histoire du cinéma en 48 heures. Parallèlement, on suit une petite fille Réalité (Kyla Kennedy) qui trouve une VHS dans le ventre d’un sanglier tué à la chasse par son père. On plonge également dans le monde d’Henri (Eric Wareheim) qui est suivi par une psychiatre Alice Tantra (Elodie Bouchez), la femme de Jason.

Nul doute que déflorer le coeur du film serait retirer le plaisir que l’on peut ressentir à son visionnage. Réalité est sans doute le meilleur film de Dupieux, à la fois synthèse et aboutissement de ses oeuvres précédentes mais aussi le plus accessible et le plus ouvert aux autres.
En effet, depuis Rubber, le cinéaste avait construit une profession de foi cinématographique qui pouvait à la fois lasser et/ou amuser, celle de l’absurde.
L’histoire d’un pneu doué de télékinésie et légèrement psychopathe sur les bords permettait à Mr Oizo de se confronter à la mise en scène, au cadrage en toute liberté tout en donnant sa vision fantasmée, cinéphilique de l’Amérique. Wrong Cops, quant à lui, était clairement le travail le plus musical de Dupieux tentant de concilier à la fois sa musique et son cinéma. Le cinéaste avait fait cette pochade bête et méchante par moment pour en finir avec sa propre musique. Wong Cops souffrait de son caractère morcelé où le non sens le plus drôle côtoyait le mal-branlé.

La force de Réalité tient finalement dans une ligne de départ que le réalisateur va brouiller tout en revenant finalement à son point de départ, comme un cercle sans fin… C’est d’ailleurs bien dans cette vision d’un tonneau des danaïdes que le cinéaste utilise la musique de Philip Glass « Music With Changing Parts », vaste symphonie répétitive qui dure 1h30 où une même mélodie revient de façon entêtante avec des mutations mineures.
Le travail de Dupieux est construit de la même façon où certaines scènes vont revenir à de nombreuses reprises mais avec des angles, des points de vue différents éclatant la métaphysique du rêve et du réel pour mieux les diluer ensemble.
La séquence d’apparition d’Henri habillé en femme conduisant une jeep sur les voies rapides de Los Angeles font appel à la fois au non-sens cher à Dupieux mais participe aussi d’un état de rêve éveillé.

De la même façon, le choix d’une définition d’images poussée au maximum participe de ce phénomène de déréalisation de l’environnement sous un soleil blafard californien chimérique et profondément inquiétant. Alors que le spectateur construit son cheminement d’identification entre les différents personnages, en particulier la tentative d’obtenir l’ « Oscar du meilleur gémissement » pour Jason, Dupieux surprend et fait perdre pied à son public pour conduire à une dilatation du temps.

Cependant, Dupieux ne laisse pas l’humour sur le bord du chemin avec des échanges entre Bob et Marshall presque beckettien où un producteur complètement taré a des exigences invraisemblables et discourt sur ce que doit être le cinéma.
Le cinéaste arrive aussi à insuffler une plus grande proximité avec son spectateur en particulier grâce à Alain Chabat qui apporte un caractère lunaire à ce monde sans dessus dessous. Ici, les personnages ne sont pas que des figures de style ce que l’on pouvait reprocher aux précédents travaux du réalisateur.
Car derrière l’univers non-sensique presque cartoonesque de Mr Oizo se cachait toujours une espèce d’inquiétude latente… Rappelons-nous les meurtres particulièrement gores de Rubber. Ici, Dupieux illustre frontalement ce sentiment par le sentiment d’effondrement des frontières entre le réel, le rêve, le cinéma, la performance artistique conduisant à un mouvement d’angoisse perpétuel, cyclique à l’image de la musique de Glass.

Même si le sentiment de déjà vu peut poindre dans Réalite. En effet, le français fait appel au cinéma de Videodrome de Cronenberg, au Mulholland Drive de Lynch, au Donnie Darko de Richard Kelly. Il n’en reste qu’il s’extraie de ces hommages pour conduire son cinéma au sentiment qu’il recherchait depuis longtemps, le vertige métaphysique tétanisant de la création et de son rapport au monde. Elaboré comme un système de poupées gigognes où la vie est un mille feuille de cauchemars, d’onirisme angoissant et décalé, Dupieux livre son film le plus abouti comme témoignage de la peur et de la nécessité de créer. En quelque sorte, le cinéaste a réalisé son Mépris comme cassure et synthèse de sa foi cinématographique…Tout simplement un éternel retour qui nous happe !

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