Hante-moi d'un doute

Avis sur Rebecca

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Étrange. C'est le mot qui nous vient à l'esprit dès les premières minutes tant le spectacle qui nous est offert ne ressemble nullement au style du plus célèbre des cinéastes britanniques. Lui-même ira jusqu'à affirmer, avec un vrai sens de la provocation, que Rebecca n'est pas de lui, rappelant l'influence de David O’Selznick sur le projet. On reconnaît d'ailleurs rapidement la patte de ce dernier avec cet univers romanesque, proche de Gone with the Wind, a priori bien éloigné des préoccupations hitchcockiennes (suspense, humour, innocence menacée...). Seulement, même si elle n'est pas la plus personnelle de ses œuvres, Rebecca illustre à merveille son sens inné de l'évocation (de la peur ou de la perte d'identité) et annonce ce que seront Suspicion, Vertigo ou encore Psycho, c'est-à-dire des sommets du thriller psychologique.

Si elle accorde peu de place au suspense, Rebecca demeure avant tout une superbe représentation des peurs intimes, des tourments intérieurs, qui viennent hanter l'esprit des vivants de la même façon que le mystérieux personnage éponyme pèse de sa présence fantomatique sur la labyrinthique et tortueuse Manderley. L'analogie est évidente, certes, mais elle n'est jamais grossière grâce à un cinéaste qui a su se réapproprier les principes du conte pour en extraire ses dimensions funestes et oppressantes.

Le prologue, d'ailleurs, l'annonce clairement en instaurant un univers mystérieux, onirique, dans lequel la peur et la fascination iront continuellement de paire. Image au fort potentiel évocateur (nature dominée par la brume, demeure gothique et ténébreuse...), voix off surgissant d'outre-tombe, caméra éprise de liberté, photographie expressionniste, tout renvoi à un monde irréel, fantasmagorique, où rien n'est-ce qu'il semble être et où les personnages comme les éléments du décor auront une fonction éminemment symbolique : le nuage masque la lune et annonce l'imminence de la menace, la nature efface l'action de l'Homme et reprend ses droits, Manderley passe en un instant du rêve au cauchemar, du lieu de tous les espoirs aux ruines chargées d'impalpable regret. Le ton est donné, notre imaginaire est mis en alerte, la peur, sournoise et indicible, peut dès lors diffuser ses effets.

On la ressent avant tout à travers le personnage principal très justement interprété par Joan Fontaine. C'est elle la narratrice de l'histoire et en épousant son point de vue exclusif, nous allons rapidement partager ses peurs les plus profondes, et notamment cet indéfectible sentiment d'abandon qui colore le film d'une étrange amertume.

Définie comme orpheline, la jeune femme semble incapable d'écrire son destin et se contente de subir les desiderata d'une vieille mondaine imbuvable dont elle est la dame de compagnie. Sa rencontre avec Maxim de Winter va changer le cours de sa vie et lui faire croire au bonheur : la romance bat son plein, le mariage est promulgué rapidement et l'avenir semble radieux. En l'espace de quelques jours, celle qui n'avait rien possède dorénavant tout : un mari, un foyer et un statut social envié par le commun des mortels. Tout cela est symbolisé par Manderley et le titre honorifique de "Mrs. de Winter".

Il est intéressant de voir avec quelle facilité Hitchcock parvient à déstabiliser son spectateur. C'est en investissant ainsi l'univers propre au conte de fées (le prince charmant, le surnom de Cendrillon donné à l'héroïne, etc.) qu'il va rendre d'autant plus inquiétante l'arrivée à Manderley. La côte d'Azur et sa douce lumière ne sont plus, place désormais aux Cornouailles, à la pluie, aux autochtones étranges (et Anglais de surcroît) et aux bicoques à la gueule peu commode... Mais surtout, il se réapproprie le principe même du conte qui est de placer son principal protagoniste face à ses peurs enfantines, ses démons intérieurs. C'est là où Rebecca demeure absolument remarquable : en voulant devenir l'épouse parfaite de Maxim de Winter, la jeune héroïne va continuellement être confrontée à ce qu'elle n'est pas, à savoir un mythe, un symbole de perfection résumé par l'appellation "Mrs. de Winter".

Le grand talent d'Hitchcock est de rendre l'absente omniprésente, sans jamais la montrer que ce soit par le biais d'une image ou d'un flashback. Ainsi, contrairement aux fameuses "Laura" (de Preminger et de Lynch), Mrs. de Winter n'est jamais personnifiée, elle est réduite à l'état de fantôme pouvant hanter à son gré chaque scène ou chaque bout de péloche ; mais c'est également une idée obsédante qui va contaminer l'esprit des occupants de Manderlay, que ce soit l'héroïne, l'époux ou même son âme damnée, la terrifiante Mrs. Danvers.

Elle a beau être morte, elle suscite toujours la fascination et existe à travers le culte qui lui est dédié. Mais surtout l'image que l'on se fait d'elle se forme en négatif du portrait de la principale protagoniste : elle est tout ce que n'est pas l'héroïne, c'est-à-dire forte, gracieuse, sûr d'elle : son emprise sur son entourage, qui va jusqu'à se mêler de la confection des menus, ne fait que mettre en relief la gaucherie et le peu d'assurance de sa remplaçante ; son prénom, servant de titre au film, et ses initiales affichées ou brodées de manière ostentatoire rappellent inexorablement la fragile identité d'une héroïne dépossédée de patronyme. Plus l'intrigue va avancer, plus les failles intimes de cette dernière se font saillantes. Sa personnalité atrophiée est d'ailleurs soulignée à de nombreuses reprises à travers les regards qu'on lui lance (la vieille mondaine qui va la toiser de haut en bas, les domestiques qui l'observent comme une bête curieuse), les paroles qu'elle prononce (sa réponse inappropriée au coup de fil qu'elle reçoit, son ton continuellement chevrotant) ou encore son attitude physique (dos voûté, épaules tombantes, regard craintif).

À ce titre, la composition de Joan Fontaine est remarquable et contribue pour beaucoup à la réussite du film, tout comme la mise en scène du maître Hitch qui ne se prive pas pour exalter la petitesse de son personnage, en la faisant déambuler dans des couloirs immenses, ouvrir des portes aux poignées trop hautes ou porter des manteaux trop grands. Par ailleurs, cette impression sera également renforcée par sa subtile composition du plan : alors que les séquences se déroulant sur la côte d'Azur nous montraient des personnages occupants pleinement tout l'espace, celles qui ont lieu à Manderley nous dévoilent des personnages prisonniers du cadre ou étant excentrés comme pour laisser une place toute symbolique à la première Mrs. de Winter. On ne s'en rend pas compte immédiatement, mais la présence fantomatique de Rebecca pèse à l'écran et charge doucement l'atmosphère en tension et en mystère.

Mais la plus grande des menaces interviendra avec la fameuse Mrs. Danvers, formidablement incarnée par Judith Anderson. Ce personnage est fort intéressant, car ce n'est pas un simple faire-valoir : elle est la gardienne du mausolée dédié à sa maîtresse, elle est l'incarnation des démons intérieurs de Joan Fontaine : elle est la présence menaçante qui surgit inopinément dans son dos ; elle est la voix de sa mauvaise conscience qui la pousse à revêtir les habits de la défunte avant de l'inviter au suicide ; elle donne vie, par ses gestes et paroles, à Mrs. de Winter (voir la superbe scène de la chambre interdite) avant de réveiller les pulsions refoulées (la séquence très suggestive de la fourrure!). Par sa personnalité et ses actions, elle renforce la présence maléfique de Rebecca et porte la tension à son acmé : son affrontement avec la fragile Joan Fontaine va marquer à tout jamais nos mémoires.

Étrange car inhabituelle dans la filmographie du maître, cette œuvre n'en demeure pas moins l'une de ses plus belles réussites, dont on pourra simplement regretter la dernière partie, bavarde et inutilement explicative. Car, c'est lorsqu'il se passe des mots que Hitchcock se montre formidablement suggestif : jeux d'ombre et de lumière, utilisation des caractéristiques du décor, des objets anxiogènes, des éléments naturels (eau, feu...) ou encore de la profondeur de champ, rien n'est laissé au hasard afin de susciter la présence obsédante d'une morte ou la résurgence des tourments intimes. Brillant et finement exécuté, Rebecca n'a pas fini de hanter le cinoche d'Hitch ou l'esprit du spectateur.

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