Epic Pixel Battle, ou la désinformation d'une guerre ultramédiatisée

Avis sur Redacted

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Aborder la grande Histoire à travers la petite, dénoncer les horreurs d'une guerre en se focalisant sur un événement tragique, voilà le parti pris de Brian de Palma avec Redacted. L'occupation de l'Irak par l'armée américaine est ainsi vu par le prisme d'un crime de guerre perpétré par des GI : le viol d'une adolescente renvoyant à celui du sol, le sang versé par une famille irakienne symbolisant la tragédie vécue par tout un peuple. La démarche est forcément louable, certes mais elle n'a rien d'originale et elle peut nous amener à considérer Redacted comme étant un énième pamphlet, gentiment accusateur, envers la chose militaire. Seulement, Brian de Palma se montre plutôt malin à l'approche de son sujet et cherche à interpeller son spectateur sur le sens des images qu'il voit, sur l'état du monde qui l'entoure.

Pour ce faire, il sollicite tout d'abord notre mémoire cinéphile en établissant des liens évidents avec l'un de ses films précédents, Outrage. C'est une manière plutôt habile de nous dire que s'il fait le « remake » de son propre film, c'est tout simplement parce que les États-Unis font le remake de la guerre au Vietnam, en reproduisant inévitablement les mêmes erreurs... Seulement, Redacted n'est pas un remake fidèle de Outrage, puisqu'il adopte une forme bien différente et singulière, à mi-chemin entre l’œuvre de fiction et le documentaire. Brian de Palma, en effet, ne cherche pas à faire une œuvre purement cinématographique puisqu'il reproduit ici (faute d'avoir les droits d'exploitation) des documents réels et diverses, qui vont du journal vidéo d'un GI jusqu'aux propagandes d'Al Qaida, en passant par des vidéos extraites de caméra de surveillance, de reportage TV ou encore de blog internet... tout cela pourrait nous faire croire que Redacted n'est qu'une sorte de faux documentaire un peu paresseux, se contentant de reproduire ce que l'on trouve facilement sur la toile.

Or de Palma ne s'en cache pas, Redacted est avant tout une œuvre de fiction, comme l'indique fort justement le panneau mis en guise d'introduction : « this film is entirely fiction... ». On remarquera, par ailleurs, qu'il n'hésite pas à exhiber son aspect fictif, en nous laissant voir la caméra, en nous faisant entendre des dialogues trop écrits, en arborant les clichés cinématographiques (les personnages ouvertement manichéens, les plans « hollywoodiens »), en suivant notamment Angel Salazar, l'apprenti cinéaste, qui sera aussi bien réalisateur que simple protagoniste de l'histoire. Il en découle un questionnement sur l'image, qui n'est pas sans rappeler celui concernant le son dans Blow Out, et surtout sur la mise en images du conflit, sur la mise en images de la vérité.

Car les choses ont changé depuis la guerre du Vietnam et même depuis Outrage. Le monde est dorénavant ultra médiatisé et les sources d'information pullulent, démultipliant les points de vue pour une même vérité. Seulement, paradoxalement, la vérité du terrain semble toujours aussi mal connue : qui faut-il croire ? Les Américains, Al Qaida ? Un document du net plutôt qu'un reportage TV ? Un extrait provenant d'une caméra de surveillance porte-t-il forcément plus de vérité qu'une simple interview ?Un film hollywoodien est-il moins pertinent sur le sujet qu'un film comme Redacted ? C'est bien là où l'on remarque la grande habileté de Brian de Palma, en proclamant que son film est fictif, il ne prétend pas détenir la vérité mais invite son spectateur à se questionner sur son rapport à l'image, sur le rôle de l'ultra-médiatisation dans le détournement de la vérité.

Par son aspect réaliste, par la multiplication des sources d'information, de Palma nous expose la réalité guerrière dans toute sa complexité, bien loin de la simple opposition « force du bien contre force du mal ». Ainsi, selon l'angle de vu choisi, le soldat GI prendra l'apparence du bourreau ou de la victime, ses exactions déferleront à l'écran sans aucune complaisance (meurtre d'une femme enceinte, viol...) tout comme l'horreur qu'il subira (guet-apens, lynchage...). De cette façon, Redacted nous expose la barbarie guerrière dans toute sa brutalité, avec ces images très fortes qui laissent voir le sang, les membres arrachés, les têtes découpées... la guerre n'est plus semblable à une fiction ou un jeu vidéo, c'est une réalité cruelle pour laquelle l'être humain n'est jamais préparé.

Par contre, c'est au travers de sa dimension fictive que Redacted se fait œuvre pamphlétaire. Brian de Palma en profite ainsi pour se montrer critique à l'égard de cette guerre qui se déroule aussi bien sur le terrain que dans les médias en jouant notamment sur la mise en abyme, en incorporant par exemple un film dans le film : c'est l'utilisation d'un documentaire français qui détonne totalement avec le reste du long métrage (esthétisme presque hollywoodien, Haendel en fond sonore qui rappelle forcément Barry Lyndon) et qui lui permet de porter un regard ironique sur les événements. En se réappropriant l'esthétique du found footage, il tend à mettre en contraste la machinerie guerrière forcément inhumaine (les ordres absurdes qui engendrent les conflits, l'enquête qui cherche à atténuer l'affaire du viol) avec ces soldats auxquels on redonne leur humanité (blagueur, complice...). En faisant passer ses personnages, en un instant, de la frivolité au drame, il nous rappelle avec finesse qu'ils subissent également les soubresauts de la guerre.

Évidemment le film n'est pas exempt de tout reproche, puisqu'il tombe parfois dans le didactisme (avec le recours à la voix off notamment) ou dans la maladresse (avec cette musique qui apparaît à la fin, lorsque les photos des victimes de guerre apparaissent à l'écran). Malgré tout, il parvient à nous interpeller sur le diktat d'un monde médiatique pour qui la représentation du réel tend à se substituer au réel lui-même. Il rejoint d'ailleurs le Billy Lynn's Long Halftime Walk d'Ang Lee dans son questionnement sur l’héroïsme : à qui va-t-on coller l'image du héros ? À Mc Coy, dont l'attitude pendant l'affaire du viol lui provoque d'intenses souffrances morales ? En tout cas la société médiatique a tranché et oblige le soldat revenant de guerre à se soumettre au culte de l'image : on l'invite à effacer ses larmes comme sa personnalité, afin de prendre la pose du héros pour le cliché habituel.

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