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Requiem pour un massacre par Alligator

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oct 2010:

Requiem pour un massacre fait partie de ces films qui mûrissent en vous, qui prennent de l'ampleur au fur et à mesure que vous vous retournez sur le visionnage. Sur le moment, vous saisissez bien entendu la portée du film, sa puissance et sa masse. En étant grossier mais honnête : vous le prenez dans la gueule. Du coup, un peu sonné, la toute fin, avec ses plans documentaires sur l'hitlérisme qui rappellent l'historicité et la véracité du propos, vous réveille un peu de votre torpeur par son manque de justification narrative. Nul besoin de ces rajouts pour savoir et appréhender justement que le récit que l'on vient de suivre était inscrit dans une immonde réalité. Il y a là une redite qui m'a un peu irrité. C'est sans doute affaire de goût ou d'humeur. Cela me fait penser au débat sur la fin de "Valse avec Bachir". Peu importe, après tout, on ne va pas s'appesantir sur une question aussi personnelle portant sur un passage somme toute aussi court d'un long et riche film.

Pendant un long moment, j'ai cru à une sorte de remake -le mot est un peu trop explicite- de "L'enfance d'Ivan" de Tarkovsky : un gamin naïf et volontaire projeté dans les atrocités de la guerre.

C'est vrai que le scénario et la caméra d'Elem Klimov se focalisent sur ce regard, ce témoin, ces yeux éberlués et ce visage de plus en plus déformé par la guerre et son fracas, de plus en plus tuméfié, cabossé, ridé par la poussière et la boue, meurtri, où plaies et écorchures viennent progressivement tracer en rouge et noir leurs passages, les ravages de la réalité qu'un enfant ne pouvait même pas imaginer, un visage qui boit jusqu'à la lie l'horreur de la guerre.

Le visage de l'incroyable Aleksey Kravchenko était au départ pourtant poupin. Il est époustouflant, jouant parfaitement de ce physique pas encore tout à fait adolescent. Ses expressions d'horreur sont effroyables et si bouleversantes. Si l'on doit retenir une image, il faudra toujours choisir parmi le diaporama qu'il nous livre. Elles semblent s'imprimer au fer rouge sur la pellicule et ma mémoire. Ahurissant. Une stupeur qui met mal à l'aise, qui fait mal au ventre.

De plus, la mise en scène de Klimov est exceptionnelle. Certes, le gaillard use de gros moyens mis à sa disposition, une abondance extrêmement impressionnante que ce soit dans les explosions, les balles traçantes et sifflantes, le réalisme des décors et des costumes, la beauté et la rusticité des paysages ou le nombre et la perfection des figurants.

Klimov ne parvient pas à magnifier sa photographie. Mais je m'empresse de dire qu'il ne semble pas chercher à rendre belles ses images de guerre. J'en suis convaincu. Par contre il me parait tout aussi évident qu'il entend esthétiser son propos, à rendre une mise en image ultra-réaliste pour bien marquer les esprits, un style visuel coup de poing. Il y arrive le bougre! Sans contestation possible.

Sa mise en scène est accompagnée par un énorme travail sur le son. Comme j'écoute systématiquement les films avec un casque à écouteurs sur les oreilles j'ai pu amplement apprécié la qualité, la richesse des effets sonores, en stéréo, avec un bruit à gauche et un autre à droite. Sans doute le terme "apprécier" n'est-t-il pas le mieux choisi. Ces bruits de guerre souvent cacophoniques n'étouffent pas totalement les bruits de la nature, de la forêt, des oiseaux, des cochons qu'on effraie, des vaches qui expirent sous les tirs, des femmes qu'on viole, des enfants qu'on brûle, des hommes qu'on flingue. Ce brouhaha n'est pas vraiment "agréable" à entendre, bien évidemment, mais il participe pleinement à la mise en scène de l'horreur de la guerre, la véritable, celle du XXe siècle, pas celle qu'une image romantique a pu véhiculer par ailleurs. Ce marteau enfonce le clou indicible dans notre tête jusque dans notre estomac. Le vacarme de la guerre n'est pas pour autant inaudible pour le spectateur. L'équipe son réussit la gageure de créer un bon équilibre d'écoute entre l'ultra-réalisme et le confort de l'auditeur. N'étant pas particulièrement sensible à ces questions d'habillage sonore, j'avoue que sur ce film, cet aspect m'est apparu évident. C'est assez rare pour le signaler.

Klimov livre là un film de guerre important, qui ne peut pas laisser indifférent et qui renouvelle le genre. Alors si dans un premier temps, vous craignez de vous emmerder car le rythme est d'abord un peu lent, assez contemplatif, n'oubliez pas de persévérer. La lente descente en enfer de Aleksey Kravchenko est aussi magistrale que celle de Martin Sheen dans "Apocalypse now". Tant pis, je sais que ces comparaisons sont la plupart du temps foireuses, mais je m'en fous, si ça peut convaincre. J'ai du mal à imaginer que quiconque puisse sortir indemne du film.

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