Orange is the new Black

Avis sur Reservoir Dogs

Avatar Cultural Mind
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En fin de soirée, un résumé succinct de Reservoir Dogs pourrait ressembler à ceci : Like a Virgin, pourboire, braquage foireux, dialogues fleuris, brochette de gueules cassées, clin d'oeil à Marvel n°1, gangsters pathétiques à mi-chemin des Coen et de Scorsese, flashbacks d'exposition, « connards », « cons », « enculés », clin d'oeil à Marvel n°2, mare de sang, oreille coupée, boum boum !, bye bye... Il ne faudrait pas pour autant présumer que le premier long métrage de Quentin Tarantino s'apparente à un joyeux bordel plus ou moins organisé. Il condense en réalité tout ce qu'un cinéphile pathologique, ancien gérant de vidéoclub, a pu absorber durant sa vie de spectateur et recracher en 90 minutes de péloche bien tassées. La séquence d'ouverture donne déjà le ton : alors que les conventions cinématographiques voudraient qu'on y trouve des criminels préparant un braquage de diamants polis venant d'Israël, on découvre une tablée insouciante et gaillarde discourant à propos de la discographie de Madonna ou se questionnant sur l'utilité de laisser un pourboire à des serveuses besogneuses et mal payées, le tout agrémenté de panoramiques en pagaille et de plans plus ou moins rapprochés. La suite s'avère au diapason, puisqu'on y assiste aux conséquences fâcheuses d'un braquage raté, à des tirades sans fin au morphotype tragicomique prononcé et à une pluralité de caractères tous plus insolites les uns que les autres, plongés dans un doux climat de paranoïa dû à la présence présumée d'une taupe dans l'équipe.

On l'a appris avec le temps, Tarantino est humour, dialogues et références. « Et avec ça, tu veux une petite pipe ? » demandera un criminel à son associé mourant qui requiert un peu d’assistance et de sollicitude. « Je déteste bosser avec des psychopathes. On ne sait jamais ce qu’il y a dans la tête de ces connards », constatera laconiquement l'un des braqueurs, avant qu'un flashback ne nous donne à voir une sémillante conversation autour d'un surnom peu viril, « Pink », dont on affuble, à son corps défendant, l'un des gangsters. De l'autre côté de la frontière judiciaire, on assiste aux répétitions théâtrales d'un policier infiltré, lequel s'efforce de donner du corps à ses mensonges en prenant notamment pour modèle... Woody Allen. C'est ce même officier qui récitera plus tard son texte devant un poster du Silver Surfer et qui participera à des discussions imagées invoquant La Torche humaine ou La Chose. Bientôt réunis dans un entrepôt désaffecté, tous ces protagonistes vont pouvoir exprimer leur personnalité dans un climat d'urgence nourrissant tous les excès : sadisme, paranoïa, insubordination, machiavélisme, violence... Une forme d'outrance dont Tarantino n'épargne pas ses scènes : des policiers sont abattus sans sommations, Orange baigne dans une mare de sang aux couleurs exacerbées, Blonde coupe l'oreille d'un jeune flic qu'il séquestre et Pink assiste à une fusillade triangulaire hautement cinégénique.

Série B fauchée devenue presque instantanément culte, tournée en cinq semaines et le plus souvent en prises uniques, dotée par ailleurs d'une bande-son idoine, Reservoir Dogs comporte des numéros d'acteur inoubliables – Harvey Keitel, Tim Roth, Michael Madsen, Steve Buscemi, Chris Penn... – et une construction dramatique très sophistiquée, alternant des bonds temporels, une multiplication des points de vue et des plans-séquences brillamment dialogués, distribués à satiété. On comprend d'autant mieux pourquoi Harvey Keitel (Mr. White) prit la décision de co-produire le film après en avoir découvert le script, inventif, sombre, trivial et violent, sorti tout droit de l'imagination débordante d'un jeune cinéphile d'à peine vingt-huit ans. Au fond, avec quelques idées, une plume au vitriol et suffisamment de génie, le cinéma peut s'accommoder de toute chose, et même de six braqueurs ne se connaissant ni d'Ève ni d'Adam, capables d'« aboyer », de « mordre », mais aussi de tisser le linceul du monde civilisé, dans ce qui constituera l'une des oeuvres les plus marquantes des années 1990.

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