Chronique d'un drame annoncé

Avis sur Revanche

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Un prologue bref, simple et magistral.

Une image coupée en deux, entre horizontal et diagonal ; d’une part une forêt, très dense et très noire, son reflet, très sombre donc dans l’eau d’un lac ; d’autre part le lac, totalement calme, presque blanc. La frontière n’est pas rectiligne mais figure plutôt une ligne brisée marquée par les silhouettes des sapins. Soudain, très brusquement, un projectile, une pierre sans doute vient percuter la surface de l’eau. Se forment alors une série de cercles concentriques, et tout est brouillé, le noir et le blanc. La séquence s’interrompt bien avant que la surface ne soit redevenue plane.

Tout est dit. Il reste à apporter la chair à cette épure. Le titre (pas forcément adapté, « vengeance » serait sans doute meilleur, mais sans vraiment convenir non plus tout à fait) apparaît un peu plus tard, juste à l’intersection des deux séquences suivantes consacrées, en montage alterné, à deux couples, sans liens apparents et dont on pressent qu’ils finiront par se rencontrer.

(Parenthèse : Revanche, c’est aussi une image, sans concessions, dure, de l’Autriche – de ses refoulements, de son isolement. Et le cinéma autrichien, pas seulement à travers Haneke, mérite sans doute d’être mieux connu.)

Le film se compose de deux grandes parties juxtaposées, en hiatus, avec néanmoins une forte unité chromatique : une image en gris métallisé et bleuté, puis en gris et verdâtre – froide, dure.

LA VILLE – Vienne, dans son quartier chaud, celui des prostituées, des bordels, des maquereaux sinistres. Un monde découvert très brutalement. Pas seulement par l’exposition immédiate et frontale des nudités, sans la moindre pudeur, mais par la confrontation constante et glauque entre le spectateur, en voyeur, et cet univers-là. Sur l’image, la dominante grise est par intermittences barrée de taches rouges, les rideaux du bordel, les vêtements, mais ce ne sont pas des flamboyances. L’impression dominante reste sale et poisseuse.

Ils s’aiment ; lui en factotum de la maison close, fruste, efficace, avec un fond de nerfs, une violence mal contenue qu’on sent prête à exploser ; elle, venue de l’est, belle. Ils veulent autre chose, élaborent un plan, elle n’a pas confiance, il insiste, un projet, un braquage. Circonstances, aléas, première rencontre avec l’homme de l’autre couple, tout foire.

LA CAMPAGNE – belle peut-être, mais le soleil y est très rare : une forêt, épaisse, un lac, un calvaire rouillé (que l’on apercevra à plusieurs reprises, mais sans insistance, à des moments très critiques), une ferme, des maisons isolées ; le gris toujours, cette fois nuancé d’un vert très peu lumineux, toujours des murs sales, une présence plus forte de la nuit, de la confrontation entre noir profond et trouées de blancs dans les marches nocturnes derrière le faisceau de la lampe découpant les silhouettes effilées et fantomatiques des troncs.

Y trouver, provisoirement, l’oubli, auprès de l’aïeul, un vieil homme fatigué et sage. Circonstances, aléas, second croisement avec la femme de l’autre couple, sous le coup de la révélation et du drame entre les deux histoires.

Et, sans que le rythme jamais ne faiblisse, sans que des introspections ou des bavardages intempestifs viennent parasiter le déroulement du récit, sans aucune touche de mélodrame ni de pathos – on touche alors à des essentiels, aux tréfonds de l’âme humaine : destins, solitudes, mots masqués et silences, vengeance, adultère, futur, pardon (le pardon, difficile, douloureux, qui commencera à émerger dans une scène parfaitement réalisée, toujours pleine de non-dits, entre les deux hommes, alternativement dans et hors champ, chacun alternativement en plongée,et en contre plongée, dans un rapport de force déchirant). Mais on ne dissertera pas sur des concepts - tout cela sera consumé dans la chair (pas épanouie, certes, pas encore, âpre, mais moins triste, malgré lui, grâce à elle, que dans la première partie), de confrontation entre les corps, les regards, les mots. Dans une violence d’autant plus forte qu’elle demeure contenue tant bien que mal (le leitmotiv de la hache débitant les buches, sans interruption, jusqu’à l’épuisement), dans la plus grande souffrance même lorsque la violence ne demanderait qu’à exploser.

Jusqu’à la rédemption.

Tous les comédiens portent avec force cette histoire où tout est à la fois très intériorisé, très violent et très proche d’un au-delà de la violence ; deux acteurs surtout,

Johannes Krisch, magistral, à la fois primaire et d’une intense complexité, très physique mais tout en intériorité, en pensées obsessionnelles, dans la retenue plus que douloureuse ou dans la brutalité sans nuances, dans la mise à l’épreuve de soi-même, jusqu’à sa propre découverte et à son ouverture au monde ;

Ursula Strauss, dans un très beau rôle de femme, à la fois dépassée et à l’initiative, comprenant tout sans rien comprendre, sans rien savoir de l’anecdote, jusqu’à un certain point, par sa présence et son charisme, par sa force, apportant la résolution.

Jusqu’à la rédemption.

Et à la toute fin, le soleil, discrètement, peut apparaître enfin sur la campagne autrichienne.

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