Le pouvoir de la désillusion

Avis sur Rêves en rose

Avatar Antonin Bénard
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Rêves en rose est une tentative de réenchantement du monde.
La Tchécoslovaquie de 1976, même rurale, ne ressemble plus depuis longtemps au portrait idyllique, estival et poétique qu’en fait Dusan Hanak.

Ainsi, la facture du film en déroutera peut-être plus d’un, par sa candeur, sa légèreté entêtante, ses séquences désordonnées et ses chansons d’amour. Mais force est de reconnaître que la fantaisie déployée ici vaut toutes les envolées lyriques hollywoodiennes. Sans doute bien plus.

Le film commence et se clôt dans le même espace: une chambre. La chambre à rêver de Jakub, jeune facteur.
Un jeune homme naïf, à l’uniforme trop grand pour lui, que ne renierait pas Jiri Menzel dont le « Trains étroitement surveillés », sorti dix ans plus tôt, a déjà marqué les esprits.

Jakub est beau, malgré ses oreilles décollées. Il est beau parce que souriant, attentionné, drôle et un peu magicien. Tout pour taper dans l’oeil immensément sombre de la sublime Jolanka, une jeune Tzigane.

L’éclosion de leur amour va rencontrer deux obstacles de taille: les préjugés tziganes sur les Gadjo, les préjugés slovaques sur les Tziganes.
Un Roméo et Juliette se dessine, sans le tragique. Car l’humour typique d’Europe centrale façonne ici un conte ludique extrêmement poétique et drôle.

De la misère des populations tziganes, à une véritable séquence de western. De la chasse aux poules, aux élucubrations d’un oncle fantaisiste. D’une poursuite conjugale autour d’un lit en plein air, aux ateliers de couture éreintants, Le film flirte avec le surréalisme, celui du temps du muet, mais cherche aussi un réalisme social. Le film ne s’interdit rien. Et ne s’appesantit jamais.

Ainsi le conte papillonne, entre bon mots et scènes champêtres mais il est loin d’être naïf: Il ne tentera pas de nous faire croire à l’impossible.

Tout juste s’amusera-t-il à brouiller volontairement les pistes entre rêves et réalité.

Et si la légèreté des deux amants en fuite sera rattrapée par une sorte de principe de réalité. Le conte refusera, en définitive, de se doter d’une morale.

L’avant dernière séquence, la plus folle du film, la plus onirique, où un village entier célèbre le mariage de tous avec chacun sonne comme une réconciliation forcée. On devine avant son terme qu’elle n’est pas tout à fait véridique.

Mais ce beau mensonge n’est là que pour asseoir une vérité plus grande: La possibilité de la vie quand la mort devrait tout emporter. Le pardon et l’oubli en lieu et place des mortelles vengeances. Balayé, Shakespeare. La légèreté retrouvée.

Le monde absurde et cruel s’apprivoise… A force de nostalgie bienveillante.
Ce désir du retour à un « chez soi », un foyer qui n’existe que par la puissance de notre souvenir... A moins que ce ne soit de notre imagination ?

Je cite un ami qui n'est pas sur le site et qui me répond après la lecture de ce billet:
"Derrière la fantaisie apparente, il y a une logique: ce mariage entre l'imaginaire (le rêve, les rêves) et le réalisme (social et trivial), c'est ça le cinéma. La relation entre l'imagination et le réel. C'est un monde réconcilié, celui qui n'existe qu'au cinéma, point d'intersection entre le rêve et le réel, l'imaginaire et le quotidien absurde. Ce n'est pas très bien dit, mais l'idée c'est qu'il y a une réalité parfois plus réelle, c'est la vie éclairée par la fenêtre du cinéma, une vie réconciliée. Ce n'est pas l'art ou la vie, le réalisme ou le rêve, c'est "autre chose", ailleurs, un monde à travers la fenêtre."

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