Un dollar dans un crachoir

Avis sur Rio Bravo

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Ah Rio Bravo ! je sens mon coeur vibrer, je pensais ne pas trouver les mots, c'est pourquoi depuis mon inscription sur SC, je repoussais fébrilement l'échéance de faire la critique d'un tel monument du western. Et je ne l'avais pas revu depuis une bonne dizaine d'années, et puis hier soir, j'ai lancé le DVD avec la perspective joyeuse d'en faire l'équivalent pour le western hollywoodien en critique de celle de Il était une fois dans l'Ouest pour le western italien.
Je préviens donc que cette critique risque d'être longue car j'ai beaucoup à dire sur ce film qui m'est cher, le revoir aujourd'hui me replonge dans de doux souvenirs. J'ai en effet une vieille histoire personnelle avec Rio Bravo, bien avant ma découverte du western italien et de Sergio Leone, c'est le premier western que j'ai vu à l'âge de 8 ans, c'est lui qui a probablement forgé ma passion du genre, qui s'est vite renforcée par les westerns de John Ford et d'Anthony Mann, les années passent mais il reste à tout jamais gravé dans mon coeur et mon esprit. Il demeure à la fois un classique et un film passionnant dont chaque visionnage me permet de redécouvrir de nouveaux détails, c'est une sensation impossible à décrire, je l'ai vu un nombre incalculable de fois, et je ne m'en lasse pas, peu de films me font cet effet.
Le scénario est pourtant ce qu'il y a de plus simple : un sherif doit faire face à une bande de hors la loi qui encerclent la petite bourgade de Rio Bravo à la frontière mexicaine, afin de libérer Joe Burdette (Claude Akins), le frère d'un gros propriétaire des environs (John Russell), qui a tué un type désarmé. Avec ce matériau, Howard Hawks va démontrer son professionnalisme méticuleux et son habileté mis au service de ce qui est devenu un des plus grands westerns de l'histoire du cinéma. Oui, oui, vous ne rêvez pas, je le dis et je le clame, Rio Bravo est un véritable chef-d'oeuvre, l'un des films majeurs de Hawks qui parvient à réaliser un western sans chevauchée, sans paysages grandioses, sans duel au revolver, sans bagarres et surtout sans action, le tout filmé en décor unique (à Old Tucson en Arizona, mais l'action se passe au Texas).
A cette époque, en 1958, c'était inconcevable, le producteur qui aurait lu ce script se serait arraché les cheveux ; un western statique en vase clos et autant chargé d'humour, ça ne pouvait pas exister. Au départ, Hawks qui est ici producteur pour Warner Bros et qui peut donc faire ce qu'il veut, décide d'offrir une riposte humoristique au Train sifflera trois fois, archétype du sur-western et qu'il juge trop sérieux ; le sherif de ce film cherchait de l'aide et n'en trouvait pas, alors que dans Rio Bravo, John T. Chance (John Wayne) refuse l'aide qu'on lui propose. Il est flanqué de 2 canards boiteux : un vieil estropié nommé Stumpy (Walter Brennan) et Dude (Dean Martin), un ivrogne surnommé borrachon par les Mexicains. A cela s'ajoute Colorado (Ricky Nelson), jeune pistolero qui n'éprouve pas le besoin de montrer son habileté au Colt, et Feathers (Angie Dickinson), une belle plante au passé trouble.
Western psychologique, Rio Bravo est pourtant dénué de superflu, rien de superficiel ne pénètre son atmosphère, le grand atout de Hawks, c'est qu'il sait y rendre ses personnages extrêmement attachants, on les prend de suite en sympathie, sa mise en scène est épurée à l'extrême, il y exalte l'amitié, le courage, la peur, le respect de soi-même et l'amour.
Rio Bravo, c'est la perfection du western hollywoodien, et cette perfection vient du fait que Hawks a refusé toute redondance et toute prétention qui encombraient parfois le sur-western, voire même le western crépusculaire qui commençait à pointer son nez. L'intrigue et le décor nous sont familiers et mille fois vus, mais rarement tous ces éléments et ces personnages ont été réunis avec autant de justesse et un tel talent. Rio Bravo, c'est le classicisme, la rigueur, la pureté du western de cette époque, dopés par un humour typiquement hawksien.
Et si le film doit tout à son réalisateur, il est aussi impensable sans John Wayne, inoubliable avec sa Winchester et ses chemises Nordiste ; sa démarche, sa voix trainante, son calme, sa façon de tenir son fusil, son aisance et sa manière d'arpenter les rues poussiéreuses de la petite ville sont la marque d'un acteur exceptionnel qu'on a souvent raillé parce que ce n'était pas soi-disant un grand acteur. Il est dirigé par un réalisateur de génie, combinant l'action à l'humour en jouant à merveille sur l'insolence des rapports entre Chance et Feathers (pleins de sous-entendus sexuels) et sur la camaraderie débonnaire entre Chance et Stumpy incarné par un formidable Walter Brennan gloussant et bougon. De même que Dean Martin trouve là un rôle d'une grande épaisseur, son premier grand rôle dramatique faisant oublier ses bluettes musicales avec Jerry Lewis. Et Hawks réussit à le faire chanter (qui plus est avec Ricky Nelson) dans la belle scène de la prison. Quant à Angie Dickinson, elle apporte un charme indéniable à son personnage de fille un peu paumée.
Howard Hawks prend son temps pour conter cette histoire, son intrigue traine mais dans le bon sens du terme, malgré ça il n'y a pas de longueurs ou d'étirements, le rythme coulé voulu par Hawks est par moments brisé par quelques fulgurances, la seule véritable scène d'action étant située à la fin, Hawks a toujours le contrôle de tout. Mais ceci n'empêche pas les scènes d'anthologie : la scène d'ouverture avec le crachoir (je vais y revenir), les gouttes de sang dans le verre de bière, le petit gunfight synchronisé entre 4 bandits, Chance et Colorado, la chanson vespérale dans la prison, les scènes dans la prison, les scènes entre Chance et Feathers...
Malgré ce décor en huis-clos impensable pour un western, Hawks réussit à captiver l'attention pendant plus de 2h entre les murs d'une prison, d'un hôtel et d'un saloon, c'est un véritable exploit, rythmé par les notes très discrètes de Dimitri Tiomkin (dont le fameux air "Deguello"). De ces limites qu'il s'est fixé, il se joue du temps et installe ainsi une intensité dramatique qui se déroule en crescendo pour aboutir à la fusillade finale. Le début est très important, la scène d'ouverture conditionne tout le film : on y voit l'entrée hésitante de Dude par l'arrière d'un saloon, pâle, tremblant, en haillons et mal rasé qui a la fébrilité des alcooliques, on lui jette un dollar dans un crachoir, et c'est de ce crachoir que va sortir en fait tout le film, à partir de là, Rio Bravo est lancé, c'est un western de légende, un modèle du genre bien que très atypique dans l'univers du western.

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