"Classic is good, baby."

Avis sur Sale temps à l'hôtel El Royale

Avatar Baptiste Camoin
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Les années 70. L'Amérique du Viêt-Nam, de la guerre froide, de la contre-culture, des hippies, de Charles Manson, des droits civiques... Voilà ce qu'a voulu réunir Drew Goddard dans son premier film depuis le génial "La Cabane dans les Bois", sorti sept ans auparavant. Le projet est un peu le même, d'ailleurs : subvertir à mort les codes du genre, en l'occurrence du film noir et accoucher d'une oeuvre jouant constamment la surprise jusqu'à laisser poindre le vertige métaphysique. A priori, le dernier rejeton du vétéran de "Buffy" et de "Lost" avait tout pour plaire.

Très vite, on retrouve ce qui nous avait plu dans "La Cabane dans les Bois", et ce qui semble parti pour être la sève du cinéma de Goddard : personnages multiples, jeu sur les points de vue, voyeurisme, surveillance d'Etat, micros cachés et miroirs sans tain, et bien entendu, violence explosive. Hélas, la réussite d'un film ne repose pas sur une formule infaillible.

Le principal problème d'"El Royale", c'est que, passée une introduction accrocheuse, installant une ambiance déjà vue mais efficace, façon "Dix Petits Nègres", le film s'alourdit. Et plus il avance, plus il s'alourdit. Il s'alourdit en personnages d'horizons diamétralement opposés. Il s'alourdit d'innombrables ramifications narratives et thématiques. Il s'alourdit en effets spectaculaires et en pirouettes structurelles. A tel point qu'inévitablement, il finit par s'écrouler sur lui-même, écrasé par le poids de son ambition démesurée. Ce qui a pour conséquence non seulement qu'on décroche assez rapidement, que les vérités du scénario se devinent avant qu'elles ne soient révélées, et qu'on ne comprend jamais vraiment le propos de Goddard alors même que sur le papier, sa critique d'une Amérique Trumpienne qui n'aurait rien à envier à celle de Nixon, semble évidente, quoi que fourre-tout.

Ainsi la structure déconstruite qu'on est forcément tenté de qualifier de tarantinesque s'essouffle très vite. Des scènes sont rejouées via des points de vue alternatifs, dont les changements incessants annihilient précisément la tension censée aller crescendo. A croire qu'une entrée plus classique aurait suffit. Car parfois, le classique a du bon.

Il manque donc beaucoup de choses pour faire tenir les fondations fragiles de cet édifice en apparence majestueux, des choses basiques, qui ne semblent pas avoir été pensées par un auteur trop soucieux de présenter un objet à la mécanique sophistiquée. Les dialogues devraient servir l'intrigue et construire des personnages : ils ne font que sonner creux et n'apportent pas plus que le silence des couloirs cachés de l'hôtel El Royale. Certaines scènes n'ont ni queue ni tête. Comment croire à cette séquence où Darlene chante devant le miroir cachant une Dakota Johnson incrédule, tandis que Doc, dissimulé entre deux lits, démonte les lattes du plancher pour récupérer le magot caché? De même, comment ne pas tiquer face à la révélation, extrêmement mal placée au coeur d'une scène d'action, du passé de vétéran de Miles ? Hélas, ces scènes ne sont que l'aboutissement logique d'un scénario trop ambitieux et mal maîtrisé.

Il y a bien des personnages qui fonctionnent, à commencer par celui de Jeff Bridges, assez bouleversant dans son rôle de braqueur perdant la mémoire, ou celui de Cynthia Erivo, ex-chanteuse de la Motown trébuchant chaque jour sur l'échec d'une carrière prometteuse, ou encore celui du jeune réceptionniste héroïnomane, incarné avec brio par Lewis Pullman, fils de Bill. Chris Hemsworth, à contre-emploi dans un rôle de Charles Manson bodybuildé, est aussi assez épatatant, bien qu'il débarque un peu comme un cheveu sur la soupe.

Sauf que ces personnages, aussi aimables soient-ils, n'arrivent jamais vraiment à être connectés à un seul et même thème, qui soutiendrait toute voûte narrative du film. Il y a de bonnes idées dans "El Royale", mais dont le cinéaste ne sert pas : pourquoi ce motif de la frontière, de la ligne séparatrice qui traverse tout le film ? Symboliser des personnages évoluant sur un fil, tels des funambules ? Mettre en image la notion de bien et de mal, Californie ou Nevada ? Parler du bien et du mal, soit, mais à l'échelle du scénario de Goddard, vis-à-vis de son immense déconstruction, et de son immense ambition, cela semble bien vague, et jamais cela n'a une incidence directe sur le cours des évènements.

C'est d'autant plus dommage que chaque histoire prise indépendamment ne manque pas d'intérêt, loin de là. Seulement, rassemblées de façon artificielle, et parfois tardive (le réceptionniste qui se révèle être un vétéran du Viet-Nam, la famille façon Manson), jamais elles ne parviennent à former un bloc cohérent et souvent révèlent les failles d'une histoire assez convenue.

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