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Salo ou les 120 journées de Sodome par Alexandre Agnes

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J'aurai découvert Salo un soir de couvre-feu en 2021, presque vingt après après avoir acheté le DVD dans une édition collector numérotée, du temps où je faisais des études de cinéma et achetais (bêtement) ce que l'on me disait être des classiques incontournables, des chefs d'œuvre objectifs, du culte auquel se biberonner lorsque l'on entend maîtriser le métier.
J'étais d'autant plus curieux de le découvrir que mon meilleur ami, cinéphile averti et pas vraiment du genre à s'émouvoir pour un rien, m'avait dit plusieurs fois combien ce film l'avait ébranlé, à tel point qu'après un second visionnage nauséeux il y a quelques années, il s'était promis qu'il ne s'infligerait plus jamais le spectacle éprouvant de ce qu'il considère malgré tout être un grand film.
Et puis il y a cette phrase géniale de Gaspar Noé : "Pasolini est mort avant la sortie de Salo, sans quoi on l'aurait peut-être tué pour ça." Quel teasing irrésistible !

Problème : en tant que spectateur, j'ai été élevé par ceux qui ont été influencés par Pasolini. Le spectacle que montre Salo (l'abus sensationnel des jeux de pouvoir, la parabole du fascisme, l'humiliation, la torture, le viol, la pédophilie, l'inceste, le pipi-caca...), ils l'ont pris pleine face, l'ont digéré puis l'ont réinjecté dans leurs œuvres, qui ont été à leur tour mon spectacle. Ces réalisateurs (Noé, Grandrieux, Haneke, Park Chan-Wook...) ont été pour moi ce que Pasolini a été pour eux ; et sans dire que les élèves ont dépassé le maître (même si en l'occurrence je préfère les élèves), ils ont en tout cas forgé une nouvelle génération qu'ils ont habituée à une version plus moderne de l'horreur absolue.
Je me retrouve donc incapable de partager leur effroi et leur fascination face à un film qui - soyons honnête - a pris un bon coup de vieux et ne peut plus sérieusement soulever les tripes d'un jeune spectateur qui en a vu d'autres depuis - ou plutôt, justement : qui en a vu d'autres avant.

Aucune scène de Salo ne m'a choqué autant que la séquence du viol dans Irréversible, la révélation finale dans Old Boy ou certains passages de The War Zone ; sans parler de la terreur dans laquelle m'a plongé pendant des jours la découverte de Funny Games (acheté n DVD à la même époque, tiens), du malaise physique soulevé par les plus efficaces des longs métrages d'épouvante, par le réalisme des effets spéciaux de telle ou telle scène gore dans un film par ailleurs pas forcément génial, par une séquence de torture physique ou psychologique "bien menée"...

Ici, je n'ai trouvé d'insoutenable que la longueur et la lenteur du film, son caractère excessivement répétitif, ses vilains décors, sa photographie qui sent les projecteurs, ses effets spéciaux aujourd'hui kitsch et voyants, son esthétique très film érotique (dans ce que le genre a pu offrir de plus vieillot, comme toutes ces galoches bouches fermées), son interprétation volontiers outrancière et cette actrice pas fichue de faire semblant de jouer du piano...

Le film était sans aucun doute éminemment violent et subversif en 1975. Bientôt cinquante ans plus tard, je l'ai trouvé très ennuyeux, interminable, laborieux dans sa morale poétique, visuellement effroyablement daté et très innocent dans la représentation de ses outrages (pour mon regard éduqué par les enfants de Salo, donc).
Le public de 2070 fera-t-il ces mêmes reproches aux films qui ont traumatisé ma jeunesse ? Probablement.
En attendant, mon édition collector numérotée achetée plein pot en 2002 se revend moins de 5 € sur Rakuten. J'ai l'air malin.

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