Au-delà de la dénonciation : un film à prendre pour ce qu'il est.

Avis sur Salo ou les 120 journées de Sodome

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Les critiques que j'ai pu lire de Salo présentent surtout le film comme une dénonciation du fascisme, une transposition de Sade brillante, dans un contexte inattendu. Evidemment il y a de ça. Mais ce ne sont pas les points sur lesquels je vais m'attarder. Il me semble voyez-vous que l'art engagé c'est bien, mais ne le considérer que comme ça c'est surtout réducteur. Il faut donner toute sa dimension à l'oeuvre - car à mon sens c'est une oeuvre et pas un vulgaire déchet porno de tous les vices terrestres imaginables - de Pasolini et reconnaître plus loin le coup de génie.

J'ai lu les Cent Vingt Journées, et j'ai été horrifiée (cf. ma critique sur le bouquin). Bon évidemment je n'ai pas tout lu dans le détail, mais j'en ai lu assez pour savoir très précisément sur quoi porte l'oeuvre, comment elle est construite... Ou plutôt comment elle n'est pas construite. Parce que les Cent Vingt Journées de Sade, quoi qu'on en dise, manquent cruellement de structure. Il y a bien un début, une introduction (extraordinairement longue par ailleurs), mais ce peu de cohérence se mue rapidement en une simple énumération de vices et sévices. Bref, tout cela pour dire que ce n'est pas le cas dans le film de Pasolini, film qui lui donne quelque chose qui ressemble à une fin, une détestable orgie exacerbée qui devient apogée, pic de fin. Soulignons que chez Sade, le livre est inachevé, et les horreurs succèdent aux horreurs sans laisser entrevoir une fin à ces horreurs (dans les derniers livres, parce que bon le premier est assez gentil dans mon souvenir) ; chez Pasolini, il y a une lente montée tragique. Pasolini a donc le mérite d'offrir une fin, une structure, à l'oeuvre immense de son inspirateur.

Mais soyons plus concrets : les acteurs sont brillants, cruels, rieurs ou terrifiés et morts intérieurement juste ce qu'il faut. Les narratrices ont des mimiques, c'est effrayant mais ça ne fait que donner plus de substance aux personnages. Et ce que je trouve le plus génial, c'est le rôle de la musicienne. Vous savez, celle qu'on ne voit jamais parler, celle qui ne sourit jamais et qui participe rarement, comme vide, comme contrainte mais acceptant parfaitement ce qui lui arrive. (ATTENTION SPOIL) Et le plus beau, c'est son suicide, qui est magnifique.
Parce que le film est beau : oui, l'esthétique est irréprochable (dans mon brouillon de critique j'avais mis l'expression entre guillemets mais je sais plus pourquoi, si vous pouvez éclairer ma lanterne ce sera avec joie), les plans sont parfaits. Il se dégage du film une fixité, une sobriété qui renforce cette sensation de neutralité malsaine, très dure à supporter. Les couleurs, la musique, tout contribue à poser l'atmosphère de huis clos de Salo. (Même si la musique, très belle, est un peu répétitive - mais sans doute à dessein.)
Autre chose de remarquable, c'est que rien n'est gazé, entre le presque-comique et les choses horrifiantes (j'ai que ce mot à la bouche, désolée). En ceci c'est une adaptation fidèle, mais qui s'en dégage, je l'ai dit, en se concentrant sur ce qu'il y a de significatif, d'emblématique dans le récit un peu rébarbatif de Sade. Le contexte bien sûr, etc, mais je ne vais pas développer ce point, comme je l'ai déjà dit.

Tout ça pour dire que Salo n'est pas une bête reprise porno de Sade. Je vois assez mal, d'ailleurs, comment quelqu'un pourrait éprouver du plaisir en voyant le film, il est donc évident que le but est ailleurs. Le film est d'ailleurs extrêmement érudit : il y a des allusions à Dante, à Nietzsche, à Proust, et le film se veut, je crois (et je cautionne), une oeuvre d'art avant tout. Un art profondément subversif, mais un art quand même, un aboutissement perfectionné de l'oeuvre de Sade (qui, rappelons-le, est un grand écrivain classique.)

Mais bon, il y a quand même un petit bémol à mettre dans le succès de l'oeuvre : c'est un peu lent parfois, et ça se traîne sur la fin, avant la succession de tortures qui clôt le tout. Donc, si on échappe au côté "énumération bateau", on ne peut pas s'empêcher de se dire que le scénario est un peu limité. Toutefois, il faut voir ce film une fois dans sa vie, jusqu'au bout, courageusement. Parce que c'est du cinéma, c'est ce qui fait partie du patrimoine littéraire et culturel, et c'est indéniablement d'une originalité incroyable.

PS : petite question, à votre avis, où ils ont trouvé des acteurs acceptant de jouer là-dedans ? Je suis admirative.

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