La dictature des balls

Avis sur Scarface

Avatar Kern Joly
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Ça fait toujours bien de ne pas aimer un grand classique. De dire « Mouais, bof » quand tout le monde crie au génie.
La seule chose à ne pas oublier quand on a le bonheur de détester un classique et qu'on s'apprête à en écrire une critique négative, c'est de mentionner qu'on est pourtant fan de l'acteur principal. Ça donne une forme d'objectivité (Genre, « vous voyez, je suis de bonne foi ») : par exemple, « Ce film est une sombre daube. Et pourtant, Dieu sait si j'aime Mélanie Laurent » (Enfin, dites quand même un truc crédible hein).

Bref : Scarface m'a vraiment agacé. Et pourtant, Dieu sait si je suis fan d'Al Pacino. Et dieu sait également si sa performance est une nouvelle fois bluffante.

« Pan pan t'es mort ».

Si on voulait résumer le film de De Palma, je pense que cette phrase (à dire avec des yeux exorbités, en postillonnant, et en rajoutant « motherfucker » derrière) pourrait suffire. Oui, car quand vous donnez un flingue à Tony Montana, il se passe à peu près la même chose que si vous mettiez un pistolet à eau dans les mains d'un enfant de 5 ans hyperactif. La devise de Tony, celle qui va le faire arriver tout en haut, puis de nouveau tout en bas (au fond d'une piscine très exactement) , c'est « The only thing in this world that gives orders... is balls.». Dès le début du film, il y a peu de place pour le mystère : Tony, grâce à ses balls, va niquer tous ceux qui l'empêchent d'arriver au sommet de la pyramide. Un peu comme il paraît évident que Liam Neeson, dans Taken, va dézinguer tous les russo-chinois qui font du kung-fu et qui détiennent sa fille.

Ce que Brian de Palma veut filmer, c'est ce que Scorsese filme dans Casino ou Les affranchis, Orson Welles dans Citizen Kane ou Kubrick dans Barry Lyndon ; un des thèmes favoris du cinéma, finalement : l'ascension fulgurante d'un homme, puis sa descente aux enfers. Dans tous les chefs-d'œuvre précédemment cités, il y a ce dont manque cruellement Scarface : de l'imprévisible. On sent ici tout venir ; chaque coup de théâtre est trop annoncé, et le film souffre d'une histoire beaucoup trop bâclée, uniquement faite de « grandes lignes ». L'ascension de Tony Montana est ainsi bien trop fulgurante pour être crédible. Toutes les phases de cette ascension sont montrées, mais on sait très bien que la situation de Tony est toujours temporaire, et cette sensation que le film est en permanence en transition est assez désagréable : quand il vend des hot dog au début du film, on sait très bien que 3 minutes plus tard il sera certainement sur un jet en train de faire un gros deal. Quand il bosse pour Suarez, on sait aussi que quelques « Pan pan t'es mort » plus tard, il lui aura piqué sa femme et son job.
L'ascension de Tony est donc structurée grâce à ces phases rapides et saccadées, sans que le film parvienne à distiller une impression de progression et d'unité.

Les personnages, eux aussi, sont sous-traités. C'est bien simple, il n'y en a que pour Tony Montana. Peut-être est-ce le charisme et la forte personnalité de ce dernier qui rend fade tous les autres protagonistes ? Toujours est-il qu'à cause de ce déséquilibre, toutes les relations entre les personnages sont superficielles, comme si elles n'avaient aucun autre but que de faire avancer le scénario. On pourrait toutes les énumérer : que ce soit les relations Tony - Elvira, Tony - Gina, Tony - Manny, ou Gina - Manny, aucune n'est véritablement développée. Par exemple Elvira (Michelle Pfeiffer), la femme de Tony, n'est qu'un simple faire valoir dont on ne comprend à aucun moment les motivations, les sentiments, l'histoire. On est bien loin de la Sharon Stone de Casino.

On peut alors se demander ce que Scarface apporte vraiment au genre, et à ce thème de la déchéance d'un homme qui a tout pour lui. A part un personnage haut en couleur et quelques répliques cultes, je ne vois pas.

Peut-être que le film est tout simplement pour le spectateur qui, comme Tony Montana, fonctionne avec ses balls, et pas avec son cerveau. Peut-être qu'il faut regarder Scarface comme on regarde Die Hard. Personnellement, même en tant que spectateur testostéroné capable d'apprécier les frasques d'un John Mclane, je n'ai ici que trop rarement réussi à ressentir de l'empathie pour Tony Montana : un héros antipathique et vulgaire, qui dans son mode de fonctionnement, a un ratio cerveau / balls beaucoup trop faible.

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