L’ultra moderne solitude

Avis sur Searching - Portée disparue

Avatar iori
Critique publiée par le

A la manière de la séquence introductive de “là haut”, le préambule de searching retrace la vie de la famille Kim dans une succession de moments choisis, comme si on feuilletait un album photo, sans parole.
Ce qui nous est montré n’est qu’une histoire “banale” de famille heureuse, où l’enfant grandit sous l’oeil ébahi de ses parents, puis vient la maladie, les hauts et les bas, jusqu’à l’inévitable conclusion.
C’est évidemment pétri de bons sentiments, l'enchaînement est classique, la musique basique, ce que ça veut montrer un peu trop lisse, et on taxerait sans problème le réalisateur de se fourvoyer dans la facilité et le sentimentalisme.
Mais le mode de narration nous oblige à nuancer notre jugement: tout est vu depuis les écrans: on débarque quand les parents créent la session de leur fille adorée sur windows, on partage leurs bons moments via les photos et vidéos soigneusement compilées dans les dossiers de l’ordinateur, on mesure le passage du temps à la fois par l’évolution des programmes informatiques, par les progrès de la technologie et par la taille de la petite fille.
C’est parce qu’on se retrouve en terrain connu qu’on prend plaisir à entrer dans le film.
Les tranches de vie deviennent plus émouvantes quand on reconnaît des logiciels qu’on a aussi pratiqué, des évolutions qu’on a vu débarquer.
Du coup, l’entame façon “vie de famille en vitesse accélérée” devient aussi notre propre retour en arrière, et on se demande de quoi aurait l’air notre histoire si quelqu’un devait suivre le fil de tout ce qu’on a partagé et éparpillé au gré de nos connexions.
Même sans raconter sa vie sur les réseaux sociaux, on laisse des traces.

Et puis on entre dans le film, l’histoire prend une tournure plus classique de recherche d’une disparue mais on ne quitte pas le parti pris de ne voir que par le biais des écrans.
Ce procédé, s’il est par moment superficiel, permet notamment de nous mettre face aux contradictions de notre société: à la fois présents sur un tas de réseaux sociaux, multipliant les amis, les partages de tout et n’importe quoi, la mise en scène d’une vie qu’on veut pourtant garder secrète, la mise en avant d’amis qu’on n’a pas vraiment, la communication quasi constante sur des détails et l’incapacité à traiter de l’essentiel.
Cette ambivalence qu’on partage facilement avec les personnages du film on la connaissait avant de venir, elle nous semble encore plus évidente quand on se retrouve avec le père à écumer toutes les traces informatiques laissées par sa fille.

Elle, nous ne la connaîtrons que par ce qu’elle a laissé sur l’ordinateur, ça ne suffit pas pour connaitre vraiment une personne, et même dans un film qui par principe n’est qu’une projection sur un écran, on reste toujours convaincu que cette jeune fille existe au delà de ce qu’on voit, qu’on ne peut résumer sa vie, ses sensations à ce qu’on expose, ou au moins on le lui souhaite.

Le procédé narratif, s’il paraissait d’abord accessoire devient ce qui donne au film une force qu’on n’attendait pas et nous fait passer de la nostalgie bienveillante pour des périodes où on balbutiait notre azerty à la crainte de diluer notre identité en multipliant les profils.

A côté de ça, l’enquête semble passer au second plan, à un point tel qu’on a l’impression qu’on nous sert la solution sur un plateau presque en même temps que le problème.
Du coup quand intervient LA révélation, on a presque aucune surprise, et si on devait juger uniquement l’histoire, le film serait quelconque.
Heureusement, Searching va plus loin, et intègre pleinement les évolutions technologiques pour porter son propos: il est facile de recréer une vie de famille avec les fichiers stockés dans l’ordinateur, de retracer un itinéraire à partir de conversations glanées ça et là, de suivre une intervention de police via les chaînes d’info en continu, d’avoir le ressenti du public via les commentaires qui pleuvent de tous côté, de recevoir de la publicité ciblée (et malvenue) avant qu’existe le besoin.

L’exploitation de tous nos modes de communication permet de refaire l’enquête mais aussi et surtout de se rendre compte de notre vulnérabilité, de la manière dont on s’expose même en limitant ce qu’on lâche.
Et puis il y a l’aspect humain d’un père qui découvre que la fille qu’il a toujours connue lui a échappé bien avant de disparaître, qui se rend compte qu’il a loupé quelque chose entre l’enfant de 10 ans et l’ado, qu’elle a commencé à avoir un jardin secret, qui découvre une enfant qui a pu grandir et s’émanciper sans qu’il le comprenne.

Il y a finalement beaucoup de choses dans ce film anodin, et ça va bien au delà de la simple reprise des interfaces windows et apple.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 511 fois
2 apprécient

iori a ajouté ce film à 1 liste Searching - Portée disparue

Autres actions de iori Searching - Portée disparue