Tout ce qu'il ne faut pas faire dans un documentaire

Avis sur Seaspiracy : La pêche en question

Avatar jean-taulier
Critique publiée par le

Le moins grave, tout d’abord, le film brosse trop de sujets, et finalement n’approfondit rien. Il commence à esquisser une problématique, puis passe à autre chose... et on n’apprend rien. On nous parle du lien entre la pêche illégale et les réseaux criminels, mafias, mais on ne dit rien de plus : qui sont ces mafias ? Comment agissent-elles ? Comment arrivent-elles à refourguer leur poisson sale dans les circuits de distribution ? Est-ce que quand j'achète mon maquereau sauce provençale en boîte au supermarché, je mange du poisson de mafia ? Et les subventions de l'UE alors ? Mais quel impact concrètement sur les vies locales, sur les pêcheries ? Pourquoi l’UE subventionne-t-elle tant ? Quels sont les arguments pour et contre ? Rien....

Puis c'est plus grave : le documentaire est à charge, uniquement à charge. Il aurait pu interviewer des pêcheurs, ceux qui vivent de la pêche, ceux qui pensent que la pêche peut être durable, ceux qui défendent les subventions, etc. Rien... Le réalisateur voulait défoncer la pêche, rien d’autre. Le film en fait ressemble aux sujets de société de notre siècle, il faut être pour ou contre, mais on ne peut pas être au milieu, on ne peut pas écouter tout le monde. Bref ce n’est pas un documentaire, c’est une tribune, c'est le seul point de vue d’Ali Tabrizi.

Encore plus grave : rien n’est sourcé, tout est tronqué… Je ne supporte pas les interviews coupées de manière générale, mais là, elles ne durent jamais plus de 20 secondes… Il y en a même une où il interviewe la directrice d’une association et il lui demande pourquoi elle ne met pas sur son site internet qu’il faut manger moins de poisson pour sauver l’océan, et elle dit que ce n’est pas son combat, puis c’est coupé, et on la revoit juste quand elle s’énerve et demande d’arrêter de filmer. Mais il s’est passé quoi pendant la coupe ? Pourquoi elle s’énerve ? Il lui a posé quoi comme question ? On ne sait rien, c’est limite de la manipulation. Comment peut-on faire passer les idées de la personne qu’on interviewe en la coupant tout le temps pour lui faire dire ce qu’on veut lui faire dire ? Et pourquoi le réalisateur ne cite aucune source ? On nous met des flashs de titres de journaux partout à l’écran, ah oui c'est beau cet effet de style, regardez comment je sais me servir de mon logiciel de montage ! Mais ils viennent d'où les chiffres cités partout ? Alors par curiosité j’ai fait une rapide recherche Google (5 secondes, sans exagérer...) sur l'origine du plastique dans l’océan, et je n’ai pas retrouvé l’histoire que le matériel de pêche constituerait la majorité du plastique dans l’océan… Que dois-je en penser ?

Et le clou du spectacle : l’égo du réalisateur. Pourquoi balancer de la musique de film d’action américain ? C'est Fast and furious ou un documentaire ? Pourquoi dire tous les quarts d’heure de film qu’on prend des risques démesurés et qu’on risque pour sa vie en tournant le reportage… Et qu'en plus on ne va pas au bout… Le film s’ouvre sur un laïus du réalisateur qui interviewe un mec qui dit que s’il monte le bateau, il se met en danger car les gens qui dérangent sont jetés à l’eau. On se dit qu’il va y aller quand même, qu'il va prendre des risques pour nous apporter une enquête hors normes et nous apporter des informations ! Et puis non en fait, c’est juste l’interview, mais il n'y va jamais... C’est juste là pour flatter l’égo du réalisateur… Attention ! les reporters de guerre d'Arte qui vont au front pour rapporter de l’information n’ont qu’à bien se tenir ! C’est exaspérant.

Un film (pas un documentaire) qui flatte son auteur, une tribune qui ne vise pas à informer mais à donner le seul avis d’Ali Tabrizi, sans qu’on apprenne objectivement grand-chose, un avis éminemment à charge, polarisé, à l’image de la société des réseaux sociaux. Tout sauf un documentaire.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 100 fois
1 apprécie

Autres actions de jean-taulier Seaspiracy : La pêche en question