L’incapacité américaine à traiter son Histoire

Avis sur Selma

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Auréolé de gloire par son Prix de Nobel de la Paix, le célèbre activiste Martin Luther King ne compte pas s’arrêter là pour défendre cette fois les droits civiques bafoués des noirs dans le Sud des Etats Unis. Entre une région gangrenée par la ségrégation et un pays empêtré dans une crise sociale et politique, les USA n’ont jamais été aussi fébriles aux yeux du monde et de ses concitoyens.

L’Amérique est otage de sa courte Histoire. Dès les soubresauts de l’Indépendance, les idéaux démocratiques novateurs et la peur d’échouer avant qu’il ne soit trop tard, ont conduit à des consensus que la jeune nation n’a jamais réussie à corriger. La question de l’esclavage a été maintes fois remise sous le tapis créant toujours plus de dissensions entre le Nord industriel et le Sud cultivateur jusqu’à une terrible guerre civile. Pour autant, la différence culturelle entre les deux « hémisphères » des Etats-Unis n’a guère changée et les question raciales sont encore et toujours au centre des débats. Que ce soit dans un passé aussi proche que les années 1960, mais aussi aujourd’hui avec les terribles événements ponctués de bavures policières et de soulèvements communautaires.

Fondée sous le prétexte de la Destinée Manifeste, c’est à dire (grossièrement) au prix du sang, du grand capital et de l’esclavage, l’Amérique tente enfin de penser ses plaies. Elle affronte ses fantômes sans honte, assumant son Histoire telle qu’elle est. Mais si la prise de conscience à sa place aux Oscars, on est en droit de douter de l’efficacité des récentes productions. Est-ce juste une once de réflexion réservée à un certain élitisme ?

Aussi plein de bonne volonté soit il, le cinéma américain a une fâcheuse manière de traiter son Histoire. Le constat pour 12 Years A Slave et Selma est identique. En effet, on cherche à nous montrer la rudesse des faits, la violence qu’a occasioné la ségrégation au point de créer un certain malaise dans le public. Les tabassages se multiplient, l’injustice fait couler le sang. Entre temps, on suit les pérégrinations de Martin Luther King en train de motiver ses troupes et tenter de faire bouger le Président sur les idées d’égalité avec au cœur du débat le fait que l’Alabama ne doit pas être un Etat de non droit pour le noirs américains.

Pour se faire, la méthode reprend ce que les films US adorent : du pathos, du pathos et encore du pathos. Tout est noir et blanc, comme l’antagonisme entre les couleurs de peaux. Jamais le film ne tente de mettre en question les causes sociales d’une tel ségrégation, ce qui fait que les personnages sont comme cela. Je veux bien que le gouverneur d’Alabama soit con et raciste, mais il y a sans doute une raison à cela ! A ne jamais chercher les raisons de ces problèmes, on assiste à la simple démonstration des faits, une narration chiante et très calibrée autour du couple King, de la fraternité entre les membres du mouvement noir et quelques discours éloquents pour nous rappeler ô combien la cause est importante. L’omniprésent portrait de Georges Washington dans le Bureau Ovale est encore la preuve que le film ne peut se détacher d’images americano-americaine, soit disant porteuses d’une vertu civique en réalité bien relative… Le subjectif, l’inconscient prend le dessus sur la raison.

Des filletes innocentes qui meurent dans une explosion, un jeune homme tué de sang froid, des manifestants désarmés chargés par des policiers à cheval dans l’ombre des gaz lacrymogènes… Voici les quelques images choquantes qui sont censées faire passer le message. Oui, la ségrégation c’est pas cool et incroyablement injuste mais après deux heures de visionnage, rien n’est expliqué et les mécanismes sociales de la société américaine ne sont même pas effleurés. Autant s’acheter un bouquin ou regarder un documentaire car Selma, comme 12 Years A Slave, ne sert à rien. N’est il pas mieux de comprendre la cause des problèmes pour les régler ? Ou au moins les expliquer ?

I have a dream ? That was just a dream.

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