Une certaine idée de la souffrance

Avis sur Shame

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Steve McQueen met en scène un new-yorkais, en apparence équilibré qui souffre en réalité d’une addiction au sexe. Le film retrace la façon dont il combat cette maladie tout en la cachant à son entourage.
D’emblée, on a affaire à un sujet fort intéressant mais très casse-gueule. On pourrait tomber dans le voyeurisme (cc Kechiche) ou dans les clichés, heureusement, ce n’est pas du tout le cas.

Shame questionne le regard des autres, et par extension la morale. La maladie de Brandon, le personnage principal (interprété très justement par Michael Fassbender), contrairement aux autres maladies est à cacher à cause du regard des autres. Dans l’inconscient collectif, l’addiction est immorale, qui plus est quand il s’agit d’une addiction au sexe. Le sexe est tabou. D’ailleurs, pendant le film, je me suis beaucoup demandé ce que Freud en aurait pensé, lui qui met le sexe au cœur de sa philosophie.
La première scène dans le métro est indispensable puisqu’elle résume parfaitement le propos du film, tant dans la composition de ses cadres que dans le message renvoyé. En effet, la mise en scène est ingénieuse. Pas de mots, juste des regards. Dans ce genre de production, on a l’habitude d’entendre une voix-off au ton dépressif et lancinant : ici, le film ne commet pas cette erreur. Cette scène donc expose la routine de Brandon, qui va au travail à métro. Dans ce même métro, il échange des regards avec une femme. Un échange qui se déroule en 3 étapes (étapes qui pourraient résumer le quotidien de Brandon). Premièrement, la femme le regarde en lui souriant (bienveillance). Dans un second temps, la gêne s’installe car le regard du Brandon devient trop persistant, alors le sourire présent sur le visage de la femme s’efface progressivement. Enfin, la femme se lève et se sent en danger puisque la persistance du regard a dégénéré en harcèlement. Donc, dès les premières minutes du film et à travers cette scène, on entre dans la peau du personnage.
La composition des cadres est également à souligner. Par exemple, il y a une publicité dans le métro d’un médecin pour montrer que Brandon est malade.

Au-delà du regard des autres, Shame questionne la morale des individus composant notre société. Typiquement, le héros doit cacher son addiction au sexe (car c’est immoral) et à côté de ça, son boss trompe sa femme à tour de bras, en étant fier. D’un côté, on a un personnage mystérieux, torturé et immoral (s’il se dévoile). De l’autre, un personnage confiant, acariâtre et volontairement immoral. Alors, on réalise que le plus immoral des deux n’est pas celui que l’on croit. Le plus immoral des deux, ce n’est pas celui qui pendant ses heures de travail va se masturber dans les toilettes. Non, le plus immoral, c’est celui qui trompe sa femme, et par extension qui trahit ses enfants, en toute impunité. Il y a d’ailleurs toute une symbolique autour du mariage et de la bague de fiançailles (la conversation entre Brandon et sa sœur où il dévoile que son patron est marié, la discussion autour du mariage lors de son date avec sa collègue de travail ou encore le plan final sur la bague de fiançailles de la femme dans le métro)
On se demande alors si le pouvoir (incarné par le patron) n’implique pas un changement des règles morales.

Mais s’il y a une chose à retenir dans ce long-métrage, c’est le mariage entre la musique classique et les images des rues de New York. La Grosse Pomme est d’ailleurs toujours filmée à hauteur d’homme, ce qui est en phase avec la psychologie du personnage principal. Il est le prisonnier de ses pulsions, il ne peut pas voir au loin puisque les immeubles massifs emprisonnent sa vue.

La musique classique accompagne les mouvements du protagoniste durant la presque entièreté du métrage. On a en tête ce fameux travelling où Brandon court au rythme de Bach en pleine nuit alors que sa sœur et son patron sont chez lui en train de forniquer.
En parlant de sa sœur (jouée impeccablement par Carey Mulligan), elle participe à la plus belle scène du film qui montre pourquoi la musique et le cinéma sont deux arts complémentaires qui se subliment. Entendre Carey Mulligan chanter New York, New York a de quoi donner des frissons. Comme le personnage de Fassbender, on a les larmes aux yeux.

Évoquons pour finir la relation complexe entre Brandon et sa sœur. Elle est artiste, donc instable professionnellement. Elle sillonne l’Amérique, cherchant en vain le succès. Les deux siblings partagent une certaine instabilité (qui débouche sur la souffrance), et pourtant ils sont si différents. Brandon, excédé le dit à sa sœur « tu es un fardeau » alors qu’il est un fardeau pour lui-même. Comment ne pas ressentir la souffrance éprouvée par Brandon, et également par sa sœur ?
Malgré le conflit permanent, il tient à sa sœur. Il ne sait pas lui montrer, peut-être même qu’il ne peut pas. Cette impossibilité de communiquer va se conclure sur une note tragique.

Finalement, Shame est une ode au célèbre enseignement « Show. Don’t tell. » puisque le film nous montre une histoire, sans avoir à la raconter. Comme dit Brandon « Actions count, not words. »

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