All work and no play makes Jack a dull boy

Avis sur Shining

Avatar colormeblue
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Ah, Shining. Un des monuments du cinéma et personnellement mon deuxième traumatisme en matière de film d'horreur (après les Autres). Je l'ai vu quand j'avais 17 ans et laissez moi dire que j'ai passé une très mauvaise nuit ensuite. Il faut dire que le contexte s'y prêtait bien: c'était en plein hiver, la maison où j'habitais à l'époque était hyper grinçante, le vent faisait des bruits étranges en frappant contre le mur... Je me souviens avoir dormi la lumière allumée tellement j'avais peur (eh oui) et d'avoir supplié ma soeur de pouvoir dormir avec elle donc oui, niveau flip, on se place là quand même. Néanmoins, je suis reste convaincue que si je l'avais vu plus tard, c'est à dire maintenant, après avoir regardé quand même pas mal de films du genre et m'être familiarisée aux ressorts de l'horreur, je ne sortirais sans doute pas aussi effrayée du visionnage qu'à l'époque. Il n'empêche qu'il conserverait cette atmosphère glauque qui le rend si particulier, malgré son ton eighties, ses costumes, son marquage temporel qui l'empêche d'être totalement actuel. Je crois, non je sais, qu'il m'a plus terrifiée que la plupart des productions arrivées des décennies après. La grande réussite du film, selon moi, c'est d'avoir réussi à construire cette ambiance hyper claustrophobe, étouffante que ressent le spectateur à travers toutes ses pores et tout son être. Ce sont évidemment les longs couloirs, qui donnent lieu à ces séquences mémorables où Danny roule sur son tricycle, qui sont selon moi un exemple de maîtrise de la tension et de la caméra. Ce sont des moments hypnotiques où on aimerait pouvoir détourner la tête tant on sent que quelque chose ne va pas mais on n'y arrive pas, trop dans l'attente de ce qui pourrait se passer. D'ailleurs la peur n'est pas tant dans l'apparition des jumelles qui est en soi peu originale (bien que je comprenne qu'elle ait pu traumatiser à l'époque, la vision reste violente. Mais bon le "come play with us" a été tellement réutilisé après...) mais dans la montée de cette tension, où le spectateur est à la hauteur de Danny et donc en totale identification avec lui. Les interminables corridors de l'hôtel, vu à travers ses yeux, paraissent encore plus impressionnants et hostiles, c'est tellement glauque sans rien montrer d'autre qu'un hôtel et un enfant qui roule sur son vélo pendant trois minutes, et ça je ne peux qu'applaudir. Petite mention pour la musique qui marche très très bien dans cette séquence, et l'ensemble du film, même si une seule scène m'a vraiment marquée au niveau sonore, la première, où l'on voit la voiture parcourir la route et où l'on comprend déjà avec cette musique bizarre et inquiétante que c'est mal parti pour nos héros.

Je suis contente d'avoir vu Shining sans savoir à quoi m'attendre et sans connaître aucune des scènes mythiques du film (elles le sont quasiment toutes, d'ailleurs) parce que je pense que le film aurait beaucoup perdu en impact si cela avait été le cas. Les gens citent souvent celle de la baignoire comme le moment le plus effrayant du film, personnellement, ça n'a pas été mon cas. Elle fait son petit effet, c'est indéniable, surtout quand on ne s'y attend pas, mais elle ne m'a pas marquée comme d'autres. En fait, je dirais que de manière générale, les scènes les plus célèbres (celle du tricycle exceptée) ne sont vraiment pas les plus effrayantes. Le passage du "Here's Johnny" m'avait foutu les jetons à l'époque mais après coup (pendant la nuit, quoi), le moment en lui-même est iconique mais pour d'autres raisons: le jeu halluciné de Nicholson (je viens de revoir la scène pour me la remettre en mémoire et il en fait vraiment des TONNES, ça en devient drôle), les expressions de Shelley Duvall et la fameuse réplique. Pareil, l'ascenseur qui déverse du sang, c'est cool pour faire des memes mais la scène en elle-même ne m'a pas tant marquée, même si en la revoyant, je dois avouer que visuellement et musicalement, c'est un petit bijou. Non, moi la scène qui m'a terrifiée et traumatisée pendant des jours, ce n'est ni la course-poursuite, ni la baignoire, ni l'ascenseur...c'est le moment où Wendy se rend compte que Jack a écrit pendant 250 pages la même phrase. Encore une fois, il n'y a aucun effet, pas une goutte de sang ni rien mais c'est tellement glauque quand on comprend en même temps que sa femme que oui, Jack a définitivement perdu la boule. C'est un mélange d'impuissance et de peur immédiate qui s'infiltre tout de suite en vous, difficile à décrire mais on se sent au pied du mur comme elle, comme si on avait enfin la solution mais qu'on aurait préféré ne jamais l'avoir. La scène qui la suit est d'ailleurs tout aussi formidable, en matière de jeu, c'est bien simple, c'est la meilleure du film. On ne présente plus Nicholson mais quand même...sacré tour de maître. En trois minutes, il fait passer le personnage par des milliers d'émotions, du sarcasme quand il imite et se moque de sa femme en passant par la perte de contrôle de soi, le déchaînement de violence (qui pourtant ne se produit pas...il ne la touche pas mais on sent qu'il veut vraiment lui faire du mal, et à n'importe quel prix) et la folie (il n'arrête pas de mentionner ses responsabilités de gardien comme si c'était ce qui importait...) et la cruauté (le light of my life très doux associé à i'm gonna bash your brain out...argh j'ai encore les frissons), non vraiment, c'est une leçon d'acting. Mais Shelley Duvall est loin d'être en reste. Elle est injustement critiquée pour sa performance dans ce film, ses détracteurs l'accusant d'en faire trop (marrant - non, sexiste - Nicholson, lui, échappe à ce reproche), mais elle est phénoménale. Elle est l'incarnation de ce que c'est vraiment la peur, dans quel état de détresse et parfois d'hystérie cela peut nous mettre. J'aurais dit à l'époque qu'elle était habitée par le personnage, mais malheureusement, je crois que c'est surtout dû à l'intense pression pyschologique qu'a exercé Kubrick envers elle le temps du tournage... Putain, il lui a fait tourner 127 FOIS CETTE PUTAIN DE SCENE. Vous avez de quoi péter un boulon, après. Kubrick pourra dire ce qu'il veut, que c'était pour le bien du film et pas dirigé contre elle, moi je trouve que c'est quand même dégueulasse. Pousser quelqu'un à un tel niveau d'épuisement physique et mental, ce n'est pas humain. En fait, Shelley aura été aussi forte que son personnage, résistant contre vents et marées à tous les obstacles qu'on lui jetait au visage. Beaucoup de gens voient le personnage comme quelqu'un de faible et de fragile, et c'est vrai, dans une certaine mesure, au début du film. Si vous pensez toujours ça à la fin, on n'a pas vu le même Shining... Oui, quand elle arrive, elle est muette, placide, incapable d'aller au devant de son mari et ses appréhensions. Mais c'est aussi elle qui échappe à la mort, elle qui protège son fils, elle qui affronte Jack la plupart du temps...et s'en sort. Moi, je la trouve sacrément forte. Mais bon, apparemment, c'est trop complexe pour certains, qui préfèrent la réduire à une potiche criant dans tous les sens (qui ne le ferait pas à sa place? be honest) et grimaçant de manière exagérée. Désolée, mais moi je trouve ça réaliste, on n'est pas censé être ni beau ni présentable quand on est terrifié. Elle méritait tellement mieux, à la fois des spectateurs (qui retiennent surtout Nicholson et oublient sa performance) et de son réalisateur, qui l'a malmenée au nom de l'ART. Quel gros enfoiré.

Dans les autres scènes marquantes, je citerai aussi la rencontre de Jack avec le majordome qui, comme toutes les scènes du film m'ayant le plus marquée, est davantage effrayante pour ses implications que par ce qu'elle montre. A ce moment, on prend conscience que Jack a perdu tout contact avec la réalité, qu'il vit dans un monde parallèle et n'en reviendra pas. Cela met d'autant plus mal à l'aise que nous on sait que c'est pas normal qu'il croise tout ce monde mais il ne s'en rend pas compte et cette dichotomie avec la réalité que nous, spectateurs, maîtrisons parfaitement, explique la peur. Il y aussi ce moment très court, très étrange et très malsain où on voit deux mecs en costume (d'ours, de cochon, je ne sais plus...) en plein ébat lorsque l'hôtel commence à déconner. De manière générale, toute la partie finale est géniale, avec cette tension qui ne redescend jamais et des acteurs qui donnent tout ce qu'ils peuvent (le petit inclus, il joue vraiment très bien).

Je finirais sur un petit paragraphe par rapport à l'usage des couleurs. Je suis certaine qu'il y a plein de sens/de symboles que je n'ai pas notés à l'époque mais je me souviens bien avoir été soufflée par le travail autour de ces dernières. On a le vert de la salle de bains, le blanc du labyrinthe, le rose dans la chambre parentale, le rouge (bien évidemment) qui donnent au film, en plus d'une très belle esthétique (bien qu'encore une fois, datée pour certains, ce que je comprend), un véritable caractère à l'hôtel, une entité à part entière, un personnage, un ennemi difficile à combattre parce qu'il est pernicieux et censé représenter la sécurité (le foyer, quoi). Je trouve que visuellement, aussi bien sur le plan des couleurs que des lumières que des mouvements de caméra (le moment où Wendy a la batte et où il la menace et elle recule m'éblouit particulièrement pour le travail sur l'espace. De même pour le dédoublement maquette/vraie labyrinthe qui provoque une vraie sensation d'enfermement.), ce film est un sans faute absolu. Je n'ai jamais encore vu quelqu'un qui utilise aussi bien la steadicam et le travelling que Kubrick, c'est vraiment LE maître en la matière.

Cependant, hors de la maîtrise cinématographique et visuelle, le film a des défauts. Notamment d'avoir été détesté par l'auteur du roman, Stephen King qui le trouve vraiment infidèle à son matériau d'origine, à un point où il considère même que Kubrick a fait un total contresens. Personnellement, je n'avais pas lu le roman donc je n'ai pas été dérangée mais je comprends que dans le sens inverse, on soit vraiment perplexe, voir outré par la trahison à l'égard de l'histoire (par ailleurs, si vous voulez vous informer sur les différences, la page Wikipédia du film le résume bien). Quand le créateur de l'oeuvre sur lequel se base votre film le trouve raté, c'est quand même un semi-échec. Je le relativise cependant dans la mesure où King lui-même s'est contredit dans ses propos sur le film et s'en est pris (lui aussi) au jeu de Shelley, ne comprenant strictement rien à la caractérisation du personnage. Sa théorie selon laquelle son personnage (dans le roman donc) sera soumis à des forces extérieures et que ce serait le contraire dans le film est selon moi assez bancale. Je suis en revanche complètement d'accord avec cette déclaration de Frederick Clark: "Instead of playing a normal man who becomes insane (cf la vision de King), Nicholson portrays a crazy man attempting to remain sane". Je suis par ailleurs incapable de trouver des excuses à Kubrick et à son comportement tyrannique avec Shelley. Alors certes, peut-être que Wendy est LE personnage que je trouve le plus fort et identificatoire en matière de réaction face à la peur, mais ça ne valait pas le coup face à la souffrance qu'a dû ressentir l'actrice, d'autant plus que je me sens personnellement un peu coupable d'avoir adoré sa performance sachant qu'elle s'explique par un craquage mental lui bien réel. Shining souffre aussi d'être un film trop ouvert, avec beaucoup de questions mais peu de réponses, dans la mesure où on ne sait pas vraiment ce qui se passe, pourquoi l'hôtel a autant d'influence sur Jack (même si on peut avoir des suppositions), pourquoi il est présent sur une photo de 1921, pourquoi Danny a ces pouvoirs...Plein de pistes à peine explorées et non résolues qui donnent au film une saveur un peu frustrante. Alors oui, certains mystères trouvent leur résolution (le fameux REDRUM qui signifie en fait MURDER...je me souviens être restée choquée haha) mais la plupart des choses sont laissées à l'interprétation. Alors oui, c'est intéressant, pour la multiplicité des lectures qu'on peut en faire. Certaines sont très parlantes (merci encore Wikipedia pour les infos!), comme par exemple l'explication selon laquelle Jack se trouverait dans la photo car l'hôtel aurait finalement aspiré sa personne et sa conscience (il pourrait aussi être une réincarnation, mais j'aime moins cette idée) ou la raison pour laquelle les miroirs sont si présents dans le film, symbolisant la perte de perspective avec lui-même et la réalité de la part de Jack. C'est mentionné dans l'article, mais j'avais moi aussi remarqué qu'il parlait à l'hôtel "à travers" le miroir, ce qui est riche d'interprétation. Je suis en revanche moins convaincue sur les lectures historiques de l'oeuvre (certains y ont vu une lecture de l'Holocauste ou du massacre des Natives) que je trouve tirée par les cheveux. Oui, il y a des éléments, mais de là à avancer que c'est le sujet principal...

En revanche, cette critique de Jonathan Romney est pour moi très intéressante:

"Jack also uses the written word to more mundane purpose – to sign his 'contract' with the Overlook. 'I gave my word', ... which we take to mean 'gave his soul' in the ... Faustian sense. But maybe he means it more literally – by the end ... he has renounced language entirely,pursuing Danny through the maze with an inarticulate animal roar. What he has entered into is a conventional business deal that places commercial obligation ... over the unspoken contract of compassion and empathy that he seems to have neglected to sign with his family"

Je ne sais pas vous, mais moi ça m'éclaire pas mal, et ça me donne envie de voir Room 237 qui est sur ma liste Netflix depuis trop longtemps.

En résumé, je dirais donc que le côté volontairement ouvert du film le sert aussi bien qu'il le dessert. Il est à son avantage dans la mesure où il lui donne ce côté éternellement interprétable qui est, parmi d'autres critères, le propre des chefs d'oeuvre. Je ne qualifierai pas de tel, mais il n'est pas très loin, qu'on parle de jeu d'acteurs ou de réalisation tout court. Cependant, il cède un peu à la facilité en laissant le spectateur se charger complètement du sens du film (même si je le répète, des explications sont timidement avancées, mais pas assez pour qu'on en sache vraiment plus). On n'arrive pas à savoir si l'hôtel ronge Jack (comme dans The Haunting of Hill House) ou s'il était rongé avant d'y arriver, et Kubrick ne tranche pas vraiment, ce que je trouve dommage. C'est donc pour cette raison que je lui mettrai un 9. Un point en moins pour cette paresse et de principe pour avoir été affreux avec Shelley Duval, pour ce close up sur le visage de Jack vraiment trop exagéré en milieu de film (au cas où vous n'auriez pas compris que Nicholson était habitué à ces rôles de fou), 9 pour avoir marqué non seulement le cinéma d'horreur (alors que je trouve que Shining n'est même pas vraiment un film d'horreur) et le cinéma tout court, et surtout ma mémoire cinématographique qui n'en a rien oublié.

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