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Shining par Mayeul TheLink

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Le documentaire Room 237 le montre bien : Shining est un puits à interprétation et à fantasme sans fond. Par cet aspect, il est probablement le film de Kubrick se rapprochant le plus de son chef d'oeuvre 2001 : L'Odyssée de L'Espace. On retrouve ici la volonté d'utiliser l'inconscient du spectateur à ses dépens pour le plonger dans l'expérience de l'oeuvre, et accessoirement élever cet inconscient.

Se succèdent alors un nombre surprenant de faux raccords et de fautes de continuité. Le perfectionnisme désormais célèbre de Stanley, qui l'amenait aussi bien à pousser à bout une de ses actrices qu'à réaliser une prise jusqu'à plusieurs centaines de fois, empêche tout doute : ces faux raccords, si leur planification reste douteuse, ne sont pas là par hasard. Cependant leur interprétation reste ouverte. On gardera donc leur signification la plus simple comme la seule à peu près certaine : Kubrick réalise un film d'épouvante, et utilise ces faux raccords pour créer un malaise dans le subconscient du spectateur.

Le réalisateur, génie reconnu de (presque) tous, se contenterait-il de vouloir instaurer une peur chez son spectateur, avec comme seul but le divertissement que cela impliquerait ? Cette question provoquera des obsessions parfois surdimensionnées chez les enthousiastes du cinéaste, qui apparemment se plait à laisser toute sorte d'indices derrière lui pour révéler quelques secrets que lui seul posséderait, point commun qu'il partage donc avec les grandes sociétés secrètes dirigeant doucement le monde vers le mal suprême (mais sans oublier de laisser des traces derrière eux pour pouvoir être découverts).

Mais mis de côté les détails pas vraiment insignifiants (plus exactement, c'est leur découverte qui est insignifiante) des faux raccords et autres superpositions ou images subliminales, Kubrick se plait bien à instiller à son histoire les thèmes dont elle avait besoin pour devenir grande. Et une fois n'est pas coutume, ces thèmes s'imbriquent parfaitement avec le genre que Stanley s'apprête à transcender de son style caractéristique.

Il est effectivement communément admis que le sentiment horrifique et violent du genre ne peut être bénéfique pour le spectateur que dans le cas de l'expérience cathartique qu'elle procure, un doux relâchement des pulsions les plus animales qui sommeillent en nous. À l'image de Jack, donc, qui par sa vie de famille rendue délicieusement insupportable par le jeu des deux acteurs principaux, se sent enfermé dans un quotidien castrateur et sociétal, quand lui aspire à redevenir l'animal que la nature lui destinait.

C'est visible par son envie première d'arriver à devenir l'écrivain qu'il souhaite, l'art étant souvent symbole d'épanouissement personnel lorsqu'il est fait avec facilité. Seul problème : le syndrome de la page blanche ne semble pas vouloir le lâcher, et à plusieurs reprises, Wendy, sa femme qui en devient castratrice mentale, semble en être la cause.
C'est également visible par son appétit sexuel littéral, rendu palpable par la femme dans la baignoire dans la fameuse chambre 237, endroit de tous les fantasmes, et qui jouera donc le rôle de monolithe dans ce nouveau film.
Sauf que là où le monument vertical de 2001 se révélait source d'élévation spirituelle pour l'homme, la chambre 237 parait trompeuse. Ainsi, si les désirs de Jack, qui se laisse porter par l'Overlook Hotel, sont assouvis dans un premier temps, très vite le résultat final se décompose. Métaphoriquement, comme cette soudaine productivité d'écriture, qui n'amènera le personnage qu'à écrire une unique phrase encore et encore dans un mouvement frénétique, ou littéralement comme le corps de cette femme devenue cadavre mettant Jack nez-à-nez avec sa peur de la mort.

Car il s'agit également de ça. Et entre autres, de la mort de l'enfance. C'est bien sûr Danny qui, par ses visions, grandit de façon trop importante pour quelqu'un portant encore des pulls Mickey. Mais c'est aussi Jack, qui, encore une fois, en veut à sa vie bien rangée et son lot de responsabilité d'avoir mis au placard sa verve créatrice et son esprit enfantin. Le jeu sur les contes se fait alors révélateur : c'est en revenant sur ses pas, et donc en embrassant pleinement son ingéniosité enfantine que Danny se sauvera du loup paternel condamné à rester coincé dans le labyrinthe dans lequel il se sera mis par abus de confiance aux mots libérateurs susurrés par l'Hotel.
Il s'agit également de vaincre la mort de façon littérale, un enjeu majeur pour Jack, à l'image de Grady qui, en se libérant de sa famille, et donc de sa condition d'homme sociale, de façon macabre en les massacrant, les oublie totalement pour ne garder que sa vie dans l'Hotel pour l'éternité, passé et futur compris ("I should know. I've always been here").

L'Hotel, par son aspect labyrinthique, a donc ce double discours très trompeur sur la libération de l'être et ce que cela signifie. Pour Kubrick, se libérer de toute contrainte, paradoxalement, nous enferme. Il s'agit donc avant tout de savoir regarder au delà de ce qui peut nous être présenté. Les miroirs du film sont d'ailleurs tous révélateurs d'une vérité supérieure. Jack apparaîtra souvent dans un miroir sous son vrai jour, encore à être découvert. Et bien sûr, le "Redrum" qui permettra à Wendy de prévoir l'événement pas encore survenu.

Danny, par le Shining, est évidemment le personnage ayant le pouvoir de percevoir cette vérité supérieure. Une vérité historique, le Shining permettant à la fois de voir le passé, le futur, mais également leurs répercussions. Ici se situe le véritable enjeu de Shining : la clairvoyance.
Celle qui permettra à David Bowman de devenir le Starchild dans le final de 2001, et qui permettra au soldat Joker d'être conscient de sa chute dans les dernières secondes de Full Metal Jacket.
Ou bien son absence, qui empêchera Barry Lyndon de se défaire de son destin fataliste, et qui empêchera Jack de voir qu'on ne quitte une prison que pour une autre.

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