La poésie contre l'horreur

Avis sur Sicilian Ghost Story

Avatar Thomas Pollet
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Comment raconter l'histoire sordide d'un adolescent séquestré pendant plus de 700 jours avant d'être assassiné dans des circonstances particulièrement horribles ?
Les réalisateurs l'expliquent eux-mêmes, il leur a fallu tomber sur ce livre qui invente une histoire d'amour autour de cet enlèvement pour enfin trouver un angle d'attaque qui évite de montrer l'horreur froidement et frontalement.

Le film raconte donc l'histoire de deux adolescents dont la romance naissante est interrompue par l'enlèvement de Giuseppe dans le but de faire chanter son père, mafieux notoire du village.
Luna décide de retrouver sa trace à tout prix tandis que Giuseppe tente de survivre à une séquestration interminable. Le tout sous l'oeil d'adultes pour qui la peur et l'indifférence ont depuis longtemps remplacé l'amour et l'empathie.

La particularité du film réside dans sa manière de raconter l'histoire : rapidement, on comprend que ce qu'on voit à l'écran n'est pas forcément la réalité mais le fantasme de ces adolescents, la métaphore de leurs sentiments et de leur attachement indéfectible.
La réalisation de ces passages oniriques, qui envahissent le film au fur et à mesure qu'il avance, est d'une virtuosité impressionnante, par ses jeux de lumières, de rythme, de son, de plans et d'atmosphère. On ne peut que se laisser happer par ce monde intérieur partagé par les deux personnages et quitter la froide horreur du monde des adultes.
Celui-ci se rappelle néanmoins toujours au spectateur dans des scènes réalisées beaucoup plus simplement. Même si l'on comprend la volonté, d'une part, de mettre en avant le contraste entre rêve et réalité, et d'autre part, de rester au plus proche de l'histoire réelle dans ces moments, le manque de travail formel et de transmission d'émotions comparé aux passages oniriques dénote un peu et dessert le propos. Insister sur l'horreur de cette séquestration, sur la monstruosité des ravisseurs et sur le désespoir de Giuseppe aurait pu rééquilibrer un peu le film qui tend à laisser le fantastique l'envahir de toute part. Mais peut-être cela correspond-il à la volonté des réalisateurs de faire de l'ensemble de ce récit une fable.

Les personnages, quant à eux, sont très bien écrits et interprétés. Les deux acteurs adolescents, pour leur première prestation, sont impressionnants de sincérité et d'intensité. L'inversion des rôles entre l'histoire d'amour innocente (une Luna timide, en retrait face à un Giuseppe que rien ne peut effrayer et au charme ravageur) et la séparation douloureuse (une Luna à la détermination indestructible, d'une force de caractère et d'une maturité émotionnelle insoupçonnables, tandis qu'on découvre un Giuseppe tout en fragilités, encore enfant, qui dévoile paradoxalement une capacité touchante à l'amour profond et à la résilience) est particulièrement réussie.

Malgré la faiblesse des passages qui relèvent purement d'un récit des faits réels, le film réussit donc l'exploit de sublimer l'épisode le plus morbide de l'histoire de la mafia sicilienne par une poésie onirique d'une beauté, d'une force et d'une justesse si grandes qu'elle parvient à prendre le pas sur l'horreur, sans pour autant nous la faire oublier.

On se prend à regretter ces petites phrases à la fin du film, rapportant les derniers détails de l'histoire réelle, qui nous rappellent cruellement que notre réalité est souvent bien moins belle que les deux heures que l'on vient de passer...

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