Ravages

Avis sur So Long, My Son

Avatar Anne Schneider
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Le cinéma chinois actuel affectionne les grandes fresques qui traversent des décennies de l’histoire chinoise contemporaine, nouant ainsi étroitement Histoire nationale et histoire intime, familiale. Mais là où « Au-delà des montagnes » (2015), de Jia Zhangke https://www.senscritique.com/film/Au_dela_des_montagnes/11325702, s’organisait en trois volets clairement articulés, le réalisateur prolifique et non moins talentueux Wang Xiaoshuai (« Red Amnesia » (2015) https://www.senscritique.com/film/Red_Amnesia/11860299,
« 11 Fleurs » (2011) https://www.senscritique.com/film/11_Fleurs/415917, « Beijing Bicycle » (2001) https://www.senscritique.com/film/Beijing_Bicycle/365447) brise le miroir et fragmente sa narration, imposant au spectateur une gymnastique déductive et un visionnage particulièrement actif de chaque plan. Comment s’étonner de cet éclatement scénaristique, puisqu’il sera effectivement question d’une rupture de la linéarité, à travers des ruptures répétées et diverses de la filiation ? Face à ces brisures de ce qui aurait dû n’être que pure continuité, le spectateur est ainsi placé, par son seul acte de voir et de comprendre, dans le rôle de Hamlet, n’en finissant pas de remembrer son père, de le ramener à la vie en assemblant, par la fidélité du souvenir et de l’enquête qui reconstitue le réel, les morceaux épars de son existence que la mort et le meurtre ont disjointe.

Les premiers morceaux de ce puzzle cinématographique nous ramènent dans les années 1980, alors que la politique de l’enfant unique s’était déjà trouvée mise en place, en 1979, par Deng Xiaoping. La vie d’une famille nous est dépeinte, dans l’éclatement et la dissémination consécutifs au trauma qui l’a frappée. Bien vite, en effet, et dans une discontinuité et un éloignement délibéré qui conduisent le spectateur à ne pas identifier avec certitude les personnes touchées, ni même l’issue du drame, un jeune enfant, fragile, meurt noyé. Le film organisera sa fragmentation autour de ce trou noir, laissant tournoyer ses bribes narratives aux abords de ce deuil indépassable, auquel sont confrontés Liyun Wang et Yaojun Liu (Yong Mei et Wang Jingchung, tous deux confondants de naturel et d’intensité).

Un deuil rendu encore plus radical par la politique de l’enfant unique qui, de 1979 à 2015, interdisait aux couples chinois de concevoir plus d’un enfant. Très subtilement, à travers des retours vers le passé et des bonds vers l’avenir - sauts temporels aussi peu annoncés ou amorcés que dans la pensée même, qui se déplace librement, mais fermement signalés par les menues transformations subies par les personnages ou l’évolution plus nette du cadre de vie -, Wang Xiaoshuai, secondé par des techniciens hors pair, assemble tous les faits qui contribuent à souligner les ravages causés par cette disparition, et pas seulement pour le couple parental lui-même. Pas une scène qui ne tende à prouver la portée authentiquement délétère de ce drame : l’avortement contraint subi par Liyun, les échecs dans la tentative pour éduquer un autre enfant, l’infidélité de Yaojun, la culpabilité de l’enfant ami du défunt, de sa famille...

Les chaînes événementielles et l’accueil que leur réservent les protagonistes pourraient ainsi rapprocher cette œuvre du mélo ; mais une distance préservée, par la caméra et par les dialogues, ainsi que le caractère à la fois authentiquement déchirant et souvent historique des épreuves traversées préservent le film d’y tomber tout à fait. Si bien qu’on lui pardonne cette pente, sans doute aussi parce que l’on se réjouit de voir un peuple repartir à la conquête de sa sensibilité, alors qu’il a dû traverser des décennies, dents serrées, en s’employant à la museler, voire à l’écraser en lui.

La musique de Dong Yingda, ample et élégante, moins systématiquement présente que dans la bande annonce, participe à ce double caractère d’affectivité et de retenue mêlées. Et la lumière, blafarde et comme poudreuse à l’extérieur, terne et austère dans les intérieurs, hormis lorsqu’ils arborent des rouges festifs, capte fidèlement la luminosité des villes chinoises et de ces vies si longuement comprimées. Enfin, au-delà des événements intimes et familiaux qui servent de fil directeur, ce nouvel opus de Wang Xiaoshuai porte surtout un regard implacable sur la vie politique de la Chine communiste ; un regard qui se fait acide devant le protocole des grandes célébrations officielles, acerbe devant l’utilisation de fêtes débridées en guise d’opium du peuple, sous l’orchestration de musiques Invraisemblables.

Un adieu, donc, qui n’est pas seulement adressé au fils, selon le message du titre, mais aussi au rêve d’une Chine qui n’a visiblement pas tenu les promesses de bonheur universel adressées à son peuple.

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