De l'éther à l'incarnation

Avis sur Sparrows

Avatar Anne Schneider
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"Sparrow", terme anglais signifiant "moineau" mais qui, accolé à d'autres noms, peut désigner d'autres volatiles, de terre ou de mer.

De fait, on plane dans l'éther, dès la scène d'ouverture : caméra braquée sur la voûte immaculée d'une église islandaise, nos oreilles sont emportées vers les hauteurs de cette nef par les voix immatérielles d'un chœur d'enfants ; puis on suit l'un des jeunes chanteurs dans son envol forcé vers un père éloigné qui doit assurer sa garde, sa mère s'éloignant davantage encore, pour suivre son nouvel amour en Afrique. De hautes et verticales montagnes encadrent la scène d'atterrissage, à la manière d'un chœur antique, si haut dressées dans le ciel que l'avion semble voler plus bas, précédé d'un oiseau blanc qui paraît plus rapide que lui. Avec beaucoup de calme, on repose entre les mains de Rúnar Rúnarsson, et l'on sent qu'il n'a pas fini de jouer avec nos repères habituels, après avoir ainsi bousculé les perceptions de vitesse et de hauteur.

L'atterrissage ne se fera pas sans turbulences : maladresse du père, figé dans l'amertume de la séparation et se refusant à reconstruire sa vie ; insertion problématique dans le groupe d'adolescents, certains se montrant accueillants, d'autres franchement hostiles ; platitude du cadre, de la maison paternelle à la dérive jusqu'au fond de vallée horizontal sur lequel Ari traîne sa longue silhouette entre deux âges ; quelques moments de grâce se produisent, là encore à contre-courant de l'attendu, puisqu'ils jettent un pont enjambant une génération : des étincelles de complicité avec la jolie et clairvoyante grand-mère, une forme de reconnaissance admirative, de la part du vieux manutentionnaire auprès duquel Ari s'acquitte du travail d'été qui lui a été fourni par son père. Malgré ces brèches d'humanité, le héros est au bord de l'enlisement et appelle sa mère pour la supplier de lui permettre de regagner la grande ville.

Il faudra un deuil, suivi d'une expérience extrême et traumatique d'impuissance radicale, pour que le héros parvienne à s'ancrer, à la fois sur ce bout de terre aride mais familiale et dans son propre corps. Deux fois encore, la voix virginale se sera élevée, dans une nef d'église à nouveau et, auparavant, dans un silo vide ; la voix magnétique aura glissé le long des parois métalliques et rouillées, fascinante, grimpant vers un puits de lumière. Mais ensuite, Rúnar Rúnarsson démontrera superbement comment, de l'inadéquation, peut naître une forme d'accomplissement, d'abord à travers l'un des plus magnifiques mensonges d'amour qu'il soit donné de voir au cinéma, puis dans un retour vers l'autre qui permettra sa propre naissance et l'acceptation de son corps d'adulte.

C'est tout ce cheminement, volontiers paradoxal ou progressant par le biais de retours en arrière, que déroule ici Rúnar Rúnarsson, en un enchaînement fluide et doux mais non moins inexorable, porté par le visage angélique, longtemps un peu lymphatique, de Atli Oskar Fjalarsson, jeune comédien remarquable de sensibilité qui ouvre peu à peu ses traits à la découverte du monde extérieur. Et l'on comprend que, suffisamment enrichi par son contact avec le sol, le jeune oiseau pourra enfin prendre son envol, soulevé par ses propres ailes et non plus seulement par son chant.

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