Banana Split

Avis sur Split

Avatar VernonMxCrew
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Je vois des spoilers… ils vont et ils viennent comme n'importe qui... ils ne se voient pas entre eux... ils ne voient que ce qu'ils ont envie de voir... ils ne savent pas qu'ils sont des spoilers..

De la même manière que le mélange ingénieux des saveurs fait du banana split un dessert culte, Split est l'occasion pour M. Night Shyamalan de mélanger ses propres codes, ceux qui permettent à ses détracteurs de le décrire comme redondant, et d'en faire quelque chose de génial qui pourtant, sur le menu, paraissait un peu grossier.

Pour rester dans le gastronomique, je me revois parler du film avec un copain la veille d'aller au cinéma. On sortait de la crêperie, j'avais bu deux verres de vin, puis un troisième, puis un irish coffe. J'avais épongé ça avec une pinte de bière pour me redonner les idées claires et j'étais ensuite parti sur un rythme de croisière à base de cidre tout en mangeant ma crêpe champignon infâme. À la sortie de la crêperie donc, la clope à la bouche d'un air assuré, j'explique à mon ami que je vais aller voir Split le lendemain et je lui dis : «Bon, on sait très bien ce qui va se passer. Il va nous mettre un twist un peu indécent mais c'est pas grave, parce qu'au moins je sais pourquoi j'y vais ». Et bien, je crois qu'en partant comme ça, j'étais tout à fait prédisposé à me faire manger tout cru.

En gros, Kevin (et tous ses autres prénoms) a 23 personnalités. Et il est en train de s'en fabriquer une 24 ème, une sorte de bête physiquement surhumaine et assoiffée de sang. Il capture donc trois jeunes filles, une sorte de garde-manger pour la bête. Une des jeunes filles, l'héroïne, a vécu des abus dans son enfance, ce qui la rend un peu différente des autres. Kevin (et tous ses autres prénoms) a lui-même été maltraité quand il était jeune. Par ailleurs, Kevin (et tous ses autres prénoms) est suivi par une psychiatre qui semble un peu trop s'impliquer émotionnellement.

Dès que ce décor est planté, on ne peut s'empêcher d'anticiper le twist. Cette idée du psychiatre-tuteur, qui, malgré la difficulté que représente la pathologie de son patient, semble vouloir résoudre le problème tout seul. Le fait qu'elle ne voit son patient qu'en tête-à-tête (jamais d'interaction entre eux deux réunis et le monde extérieur). Le fait que le patient souffre d'une perception déformée de la réalité, fait qui implique que, potentiellement, n'importe quel élément du film peut faire parti de cette réalité déformée. On ne peut s'empêcher de penser à Sixième Sens, film dans lequel on se rend compte que le psychiatre est en fait parti intégrante du problème de son patient. Dans Sixième Sens, le patient voit des morts, le psychiatre est un mort. Dans Split, le patient possède une vingtaine de personnalités, que peut donc être le psychiatre ?

Rien que l'utilisation de la schizophrénie quand on est considéré comme un réalisateur à twist ressemble à de la provoc'. C'est le sujet bateau pour organiser des retournements d'intrigue genre « putain, en fait les deux personnages c'est les mêmes » ou « putain, en fait le personnage il avait tout imaginé ». Qui pourra oublier les twists ultra subtiles (ironique ou pas ? C'est comme vous voulez) de Fight Club ou de Shutter Island.

M. Night Shyamalan met tout en scène pour induire le spectateur sur ce type d'intuition. Au-delà du scénario, c'est des éléments scéniques qui nous induisent en erreur. Par exemple, cette personne de petite taille qui apparaît sans aucune raison dans l'appartement de la psychiatre. Elle glisse la tête par l'ouverture d'une porte et rigole comme un petit lutin. Elle regarde le téléachat et achète de manière compulsive, complètement à l'opposé de la psychiatre. La présence de ce personnage est totalement improbable et on ne peut s'empêcher d'y voir une forme d'hallucination, et d'y voir un indice sur la santé mentale de la psychiatre, voir sur le doute même de l'existence de cette dernière. Après, c'est des délires onomastiques avec ce nom à rallonge aux sonorités étranges (Kevin Wendell Crumb) qu'on se croirait dans La Chambre des Secrets de Harry Potter avec son Tom Elvis Jedusor. On ne peut s'empêcher de chercher un anagramme, une sorte d'indice dissimulé annonçant le twist à venir. Bref, ces exemples rentrent dans un ensemble d'outils scéniques qui semblent nous mettre sur la voie d'un twist bien vulgaire.

À cela s'ajoute ces histoires de flash-backs bien cul-culs et grossiers avec ces histoires de maltraitances et d'attouchements un peu Too-much. On retrouve d'ailleurs l'utilisation du flash-back de sixième sens et d'incassable, qui nous fait comprendre que les personnages progressent dans le film avec un bagage émotionnel. On se rend d'ailleurs compte que Kevin (et tous ses autres prénoms) et Casey portent le même type de bagages, et, avec cette histoire de schizophrénie, on ne peut s'empêcher de faire à nouveau des suppositions faciles.

En cela, M. Night Shyamalan caricature ses propres codes, et les codes du twist en général. Et, pendant le film, on se dit que tout semble un peu trop prévisible. Mais que l'intrigue de première lecture est malgré tout bien cool, avec des scènes supers intenses, de l'humour qui perce à des moments inattendus, avec de bons acteurs (James McAvoy est quand même bien délire à alterner les personnages flippants avec les personnages super sympathiques, et Anya Taylor-Joy est bien Badass je trouve). Et il y a des plans qu'on se dit «Ah! Ça c'est un plan qui va me rester dans la tête... ». Du coup, on profite simplement du spectacle, en se disant de manière un peu condescendante que le réalisateur use de codes périmés qui nous amusent quand même.

Sauf que le twist n'arrive pas. Casey est libérée, le méchant surhumain se nettoie les plaies devant un miroir en verbalisant ses rêves de domination mondiale. Le titre de fin apparaît nous laissant penauds. Puis l'image surgit de nouveau, un mini plan séquence dans un restaurant de bord de route américain, sur un thème musical qui peut paraître familier. La caméra se balade sur le comptoir et, sur un mouvement arrière d'une des clientes, le Bruce Willis d'Incassable apparaît. À ce moment, deux étapes. D'abord on rigole bêtement, parce que la tête de Bruce Willis nous fait rire quand elle apparaît comme ça, sans prévenir. Il a une tête à Caméo, une carrière cinématographique à Caméo aussi. Cette première étape passée, la seconde étape s'enclenche et on comprend soudain qu'on est tombé dans un piège cinématographique aussi bien génial qu'hilarant.

Tous les codes qui nous ramenaient à Sixième Sens n'étaient que des diversions. De par ce leurre, on n'a même pas eu l'idée de se dire qu'on assistait à la création d'un super vilain made in Incassable, un super vilain qui compense la douleur et ses faiblesses par le mal. Un super vilain schizophrène qui va devoir se frotter au Superhéros que Incassable avait créés. On se rend compte que l'on vient d'assister à un spin-of de film de superhéros qui, par contre, s'affranchit totalement des codes du genre pour nous proposer une création de super vilain sous forme de thriller cinématographiquement plutôt chiadé (aussi bien au niveau de la mise en scène que du jeu d'acteur), dans un mode fantastique subtil, où le surnaturel et le réel se mêlent de manière homogène. Sorte de pied de nez aussi bien hilarant que méga classe aux productions aseptisées Marvel. Ainsi qu'à leurs Cliffhangers de fin de générique aguicheurs.

Et puis alors, un super vilain bien délire du coup. Un super vilain qui menace à tout moment de devenir un enfant de cinq ans… on peut imaginer des scènes de confrontation aussi drôles que violentes. On peut imaginer un Bruce Willis qui entame une baston avec un psychopathe et qui se retrouve à éclater la tronche d'un gamin... Et puis Casey, épargné au dernier moment par Kevin (et tout ses autres prénoms) parce qu'elle est elle aussi brisée, n'a-t-elle pas elle aussi le profil type du super vilain à la sauce Incassable (ou plutôt du vilain acolyte) ? Qu'est-ce qui se passe dans sa tête lorsqu'elle reste fixer la policière sur un temps trop long pour ne pas être significatif ? Peut-on imaginer qu'elle soit en train de choisir entre son oncle pédophile et une nouvelle vie qui tirerait profit de ses traumatismes ? Se peut-il qu'elle rejoigne son agresseur pour prendre part à un duo en perpétuelle mutation suivant les personnalités de celui-ci ? Parfois maître/élève, sorte de Batman&Robin maléfique. Parfois mère/fille. Parfois petit frère/grande sœur. S'ouvre alors une potentielle relation aussi bien maléfique que tragique, où l'acolyte prendrait enfin tout son sens en tant qu'apprenti et soutien indispensable, la schizophrénie de son mentor l'obligeant à prendre elle-même différentes casquettes... Avec tout ça, et quand on sait que M. Night Shyamalan a exprimé l'envie de réaliser un troisième épisode dans cet univers, je ne peux m'empêcher d'avoir une pensée empathique pour Bruce Willis et ses 61 ans, toujours fringant mais pas infatigable (non, je ne ferai pas le jeu de mot réglementaire). J'espère profondément qu'il ne devra pas affronter la frustration de refuser un projet à la fois si délire et si foisonnant… Bref, tout ça n'est que de l'anticipation et je viens d'apprendre à mes dépens qu'il fallait faire gaffe avec ça.

Le fait est qu'en sortant du cinéma on se retrouve face à face avec l'affiche, et on se rend compte qu'elle ressemble quelque peu à l'affiche d'Incassable. Et on se dit que Split, le titre, évoque bien la séparation des personnalités, mais qu'il évoque aussi la déchirure, la souffrance, l'origine du mal dans la logique Incassable. Je me rends alors compte qu'en pensant anticiper sur la prévisibilité du film, devant la crêperie, bourré d'autosatisfaction, d'alcool et de champignons de Paris, j'étais déjà dans la casserole de M. Night Shyamalan, à feu doux. Malgré les indices qu'il saupoudrait sur moi comme des pincées de sel, je m'engraissais de suffisance pour qu'il puisse ensuite me grignoter dans un festin de deux heures. Avec le recul, je me rends compte que la condescendance est un sentiment bien ridicule. Et je me rends compte par la même occasion qu'il y a deux manières de la recevoir, la souffrir ou en jouer.

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