Feintes écritures

Avis sur Spotlight

Avatar Artobal
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On pourrait dire de Spotlight qu’il est un film Canada Dry : il a la couleur du cinéma, le goût du cinéma, mais ça n’est pas du cinéma. Alors si ça n’est pas du cinéma, c’est quoi ? Quelque chose comme un "néo-cinéma" qui puise ses références et ses façons de faire dans un répertoire désormais indistinct : entre la télévision et le cinéma il n’y a plus de différences. Peut-être parce que le cinéma et la télévision ont cédé la place à cet indistinct qui fait par exemple surgir le cinéma à la télévision (Mad Men) et la télévision au cinéma (le style documentaire et ses avatars contemporains).

Mais c’est surtout à partir d’un trait essentiel relevé par André Gaudreault et Philippe Marion (http://finducinema.com/) qu’on pourrait voir non seulement Spotlight mais le film Canada Dry en général comme un symptôme des transformations du média et la culture cinématographiques. Ce trait, c’est celui d’une certaine tendance "discursive" de la production néo-cinématographique, tendance qui trouve sa prémisse matérielle dans la nature de l’image numérique. Celle-ci serait en effet plus proche du langage que de l’image en raison de sa plasticité et de sa manipulabilité ("… la mutation numérique met à la disposition du cinéaste des unités modifiables, infiniment transformables" in Gaudreault et Marion). Alors il ne s’agit pas d’établir une relation directe du support au symptôme (je ne sais pas si Spotlight a été tourné en numérique, peu importe en réalité), l’impact direct concerne plutôt le rapport de la technique à la production. L’économie exploitant par essence les possibles, la discursivité affecte par contamination le contenu tout simplement parce que l’espace est libéré : plus de facilités techniques = de moindres raisons d’investir son temps, son argent, etc. dans les problématiques de la "mise en images" (problématiques auxquelles répondront les systèmes d’indexation des bases de connaissance dans lesquelles les réalisateurs n’auront plus qu’à piocher). La rationalité l’emporte : le cinéma devient ce qu’il est censé être, la mise en images de contenus beaucoup plus conformes à leur conception en amont. Et qui dit rationalité, dit langage : écris-moi un film et je n’aurai plus qu’à le tourner.

Cette mainmise de l’écriture on la retrouve partout, qu’il s’agisse de concevoir un film, de le vendre, de le fabriquer, de le regarder. Le cinéma étant lié dès sa première époque au scénario, l’écriture est en quelque sorte naturalisée : elle disparaît dans l’idée que l’on se fait du film (cf. Clouzot : "Pour faire un film, premièrement, une bonne histoire, deuxièmement, une bonne histoire, troisièmement, une bonne histoire"). Mais en même temps, et comme par un effet sablier, le film se vide et la bonne histoire tombe à plat. Il n’est pas sûr d’ailleurs que cette conquête du cinéma par l’écriture se traduise par un film mieux écrit ! Spotlight en bonne production Canada Dry le prouve en empilant les scènes convenues. Qu’il s’agisse d’introduire les situations, de caractériser les personnages, c’est l’intention qui prime. Hors d’elle point de salut ! On ne saisira pas cette épaisseur, cette vérité hors de laquelle l’histoire ne peut que rouler sagement sur ses rails en vous berçant de sa rumeur monotone. On regardera la troupe épouser le profil des personnages avec l’astucieux petit plus qui donne à chacun sa particularité (Ruffalo le nerveux : crie sa faim et fait semblant d’engouffrer un aliment flasque aux propriétés extraordinairement roboratives ; Slattery le pince-sans-rire : spécialiste des réflexions spirituelles qui déclenchent immanquablement l’hilarité de son auditoire ; Shreiber l’autorité flegmatique : l’homme qui incarne en toute circonstance avec son ton posé et sa voix grave la détermination sans faille de la presse, etc.).
Alors c’est vrai que certains (comme l’ami guyness qui a toute mon estime) défendent le film en invoquant sa manière sobre et dépouillée. C’est étonnant, oui c’est étonnant de faire passer ainsi une mise en scène anémique pour une mise en scène dépouillée. Pourtant c’est en étant généreux une bonne moitié et demie du film qui se passe dans l’illustration minutieuse des dialogues portés dans le script. Dans ces conditions on a beau être un acteur doué il devient difficile de tirer le meilleur parti de son talent. Je ne vois guère que Stanley Tucci qui parvienne à transcender l’épaisseur explicative des séquences et de leur mise en scène pour animer d’une once de vie celles où il apparaît. Les autres font penser à des marionnettes prisonnières d’une main trop lourde : ils font pitié. Bien sûr si le film était inventif du point de vue de son scénario et de ses dialogues ce serait autre chose. Le film Canada Dry (à l’inverse de certaines mises en scène dépouillées comme le "théâtre filmé" de Guitry pour ne prendre que cet exemple) est sans invention. Il se contente des faits, un peu comme si le journal télévisé au lieu de relater ce qui s’est passé dans le monde vous racontait une histoire. Alors dans une histoire les faits seraient découpés pour être présentés sous forme de mots et d’actions et le tout aurait à la fois le statut de l’information et l’aura du cinéma.

C’est peut-être pour ça qu’il ne faut pas s’étonner de la reconnaissance qui a accompagné la réception de Spotlight. Oscars du meilleur film et du meilleur scénario 2016 (face à Carol de Todd Haynes tout de même), meilleur scénario aux British Academy Film Awards, meilleur film aux Gotham Awards 2015, récompense du meilleur acteur (!) pour Michael Keaton aux New York Film Critics Circle Awards 2015, un metascore de 93/100 sur Metacritic, 96% de critiques favorables pour une note de 8,8/10 sur Rotten Tomatoes (Wikipédia)… Et sur Sens Critique une note moyenne de 7,3/10. En surfant sur Internet on trouve même quelques perles comme cet article du Temps : titré "Spotlight, le film qui vieillit les Hommes du Président", on y lit mine de rien la description clinique de l’état de mort cérébrale du cinéma. Le chapeau donne le ton : "Et si le film d'Alan Pakula sur l'enquête qui a conduit au Watergate était une sorte de genèse des séries TV? Du coup, ce classique du cinéma se retrouve démodé par ce qu'il a lui-même engendré". Et l’auteur ne tarde pas à avouer sa préférence : le duo Redford/Hoffmann est bien certes mais on s’ennuie ferme. Les gars passent leur temps au téléphone, on comprend rien ou si peu et surtout il n’y a pas de rythme (comprendre : ça ne va pas assez vite). C’est que depuis les années 70 les "séries TV avec leur écriture nerveuse, leur action millimétrée et leur format court, où chaque minute compte" ont changé la donne. Le spectateur ne pourra plus, ne saura plus voir Les Hommes du Président, impropre à son impatience, son ennui devant des images qui invitent à un travail du regard. Il faut les comprendre : des images il y en a tant et tant ! Pourquoi se fatiguer à les regarder ?

Ce qu’il faut comprendre avec Spotlight c’est qu’un bon film désormais c’est un film débarrassé du cinéma : la partie superflue dont on peut se passer sans que cela enlève grand-chose à l’expérience. La preuve : les académies cautionnent, la majorité des critiques et du public suit. L’affaire est entendue. La question de l’innovation ? Elle se déplace : le film n’a pas besoin d’innover, l’innovation c’est trop compliqué. Les scénaristes auront la charge de proposer toujours de nouveaux sujets et de les traiter dans la manière qui convient, de sorte que le public aura toujours l’impression de voir quelque chose de différent. Chacun pourra trouver des histoires à son goût, ces histoires et leur manière d’être montrées seront les genres du néo-cinéma. Il y aura les histoires pour amateurs de smartphone et de frissons (found-footage), pour les adolescents et adolescentes portés sur la romance (comédies romantiques, paranormal romance…) ou le sexe (teen movie), les rêveurs attachés au merveilleux (cinéma de fantasy), ou à l’action (films de super-héros), les intellos (documentaires), ceux qu’intéressent les vies édifiantes (biopics), ou les réalités sociales (drame social), les nostalgiques du cinéma d’époque (néo-classique), etc., etc. Chacun appréciera suivant ses goûts, l’agencement de la forme et du fond procédant d’un bon profilage des individus : c’est ce que les algorithmes savent faire.

J’ai l’air sévère avec Spotlight mais au fond je le suis beaucoup moins que JanSeddon (à qui je donne par ailleurs raison dans ce qu’il dit du film). Il se laisse voir sans peine, comme ces séries télé qui savent dissimuler leur côté remâché derrière l’originalité de leur sujet (je pense à The Knick dit en passant). C’est sans doute que mes goûts (mon âge peut-être) me permettent d’être plus réceptif au ton, au contexte, etc (je suis moi-même profilé, forcément). Mais si ma note est indulgente, mon diagnostic probablement est-il plus noir. Je laisse pour finir la parole à Fellini, qui avait vu, en partie, ce dont il est question mais pas que la différence qu’il attribuait au cinéma serait vouée un jour elle-même à disparaître : "Même si le cinéma a perdu une partie de son caractère sacré, il fait toujours jouer une série de conditionnements et force le spectateur à l'humilité. Au contraire, face à la télévision, vous êtes dans une position d'autorité, vous êtes propriétaire. L'image ne vous submerge pas, vous n'êtes pas obligé de la regarder (...) vous la supprimez ou la faites apparaître à volonté" (Michel Ciment, Petite planète cinématographique).

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