Voyage au bout de la mer

Avis sur Spring Breakers

Avatar Nicolas Chaussoy
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Spring Breakers est trompeur. On se souvient tous de son annonce puis, par la suite, de ses nombreux trailers qui dévoilaient un casting juvénile, estampillé Disney, au beau milieu d'un Spring Break ouvertement provocateur. De peu, c'est à dire d'affiches, de bande annonces ou d'interviews, tous ont à peu près livrés le même discours, oscillant entre l'impression d'un nouveau projet X, d'un énième teen movie ou d'un dérivé d'American Pie destiné à rameuter l'ado pré-pubère. Pourtant, à l'approche de sa sortie, certaines voix devinrent discordantes, un doute enfla comme un rumeur, une question se révéla dès lors plus pressante : et si Spring Breakers n'était pas ce qu'il paraissait être ? Il faut dire que son cinéaste, Harmony Korine, n'est pas particulièrement homme à plaire au plus grand nombre. En atteste sa courte filmographie, quatre long-métrages, peuplée d’œuvres atypiques, de productions indés, plaçant le réalisateur dans la pure veine auteuriste. Il serait même, indirectement, à l'origine du film Elephant de Gus Van Sant, auquel il aurait soufflé le titre ainsi que la mise en scène. Régulièrement scénariste pour Larry Clark, il s'est aussi fait remarquer pour son travail sur plusieurs courts métrages ainsi que quelques clips musicaux. Par préjugés, manque de curiosité ou méconnaissance du personnage, l'annonce de sa cinquième réalisation nous a, au final, mal orientés sur ses réelles intentions de cinéaste.

Conçu, classiquement, comme une pensée, une idée «4 filles en maillot de bain, avec des cagoules sur la tête et portant une arme» le métrage joue d'une certaine opposition, entrevue dans les bandes annonces, reposant sur différentes inspirations pop culture propres à l'époque dont il s'inspire. Le Spring Break, pur lieu de débauche, dont l'anarchie ambiante, faite de sexe, de drogues et d'alcool, est mondialement reconnue, a été choisi pour brasser ses contradictions culturelles. En ce sens, le choix du casting est judicieux, prendre Selena Gomez, ancienne héroïne de sa propre série Disney, ou Vanessa Hudgens, révélée sur grand écran dans High School Musical, un autre Disney, préfiguraient déjà d'une volonté de se faire affronter des figures traditionnellement puritaines, lisses, innocentes à un univers parfaitement immoral, sexué, violent.

"Je voulais m'approprier des images que tout le monde connaît tout en essayant de les transformer, c'est-à-dire en montrant ce que ces images évoquent pour moi." explique le cinéaste. Ce qu'il évoque c'est la structure même de sa mise en scène, élaborée comme un diaporama d'images de vacance dont les voix des actrices interviennent comme autant de témoignages d'un voyage, d'une expérience. Parties en floride sans un sous, forcées de braquer un fast food, cette bande d'adolescentes s'échappent du quotidien auxquelles elles ont affaire pour tester leurs limites, se vider la tête, aller au bout d'elles mêmes. Le personnage de Faith (surprenante Selena Gomez) explique cette sensation lors d'une scène de piscine où caméra et ligne d'eau flirtent l'une avec l'autre. «J'aimerai ne jamais partir, pouvoir mettre la vie sur pause, geler l'image pour toujours, ça serait cool». Ses amies se moquent immédiatement alors qu'elles s'imposent le même état d'esprit. Cette philosophie de voyage, commune à toutes les filles, prend, derrière la caméra du réalisateur, une forme méta dont l'excellente BO de Cliff Martinez, compositeur de Drive, auquel il emprunte le style aéré de mise en scène, apporte un certain feeling good. Exposé ainsi, Spring Breakers donnerait une confusion supplémentaire quand à son ton, faussement libéré, qui, en réalité, vire brusquement au glauque décomplexé. Rattrapées pour leurs multiples braquages, les quatre demoiselles finissent très vite en prison et tout indique que la partie est terminée. «Les vacances sont finies» lance l'une d'entre elles. Korine donne dès lors l'impression que son film commence et que la bande annonce promotionnelle n'était qu'une audace de plus, un beau contre-pied.

Progression scénaristique d'un script tapé en dix jours, "J’ai écrit le scénario en séjournant à l’hôtel, avec des gamins qui vomissaient devant l’entrée." raconte son auteur, Spring Breakers change de catégorie. Jusque là confiné à du teen movie classieux, le climat prend, dans le sillage d'un James Franco déchaîné, une autre tournure, plus mature, plus choquante, comme un signal au spectateur ameuté par les figures Disney qu'il était dans l'erreur. On est du coup moins surpris de savoir que la majorité d'entre eux a détestée le film, visiblement décontenancée par le décalage de leurs attentes par rapport à la réalité des choses. C'est ce même écart entre fantasmes et désillusions, à trop vouloir franchir les limites, qui fait sombrer les héroïnes. Ce virement dans le film noir se fait au crédit du personnage de Faith, symbole, justement, de la jeunesse et de son public.

Son départ tient de la même incidence, désormais le metteur en scène se lâche : visuellement, où la photographie enclenche différents dégradés donnant au film une identité graphique rare, parsemée de bleutés, de rose, de rouge. La beauté des images tient aussi de son incohérence, n'hésitant pas à présenter les mêmes scènes avec différentes lumières ou à éclairer de sang une simple scène de pluie. Musicalement, c'est le même génie. Korine reprend les codes d'une génération à sa sauce : chez lui Britney Spears c'est James Franco jouant Everytime au piano au bord d'une piscine devant un couché de soleil, face à la mer, entouré des trois muses cagoulées qu'il a sorti de prison. Buñuel disait : «Je ne cherche pas à embellir les images. Si l'image est jolie, c'est son affaire». Et bien l'image est belle, comme tant d'autres, et, combinée au récit, nous pète à la gueule à pleine puissance. S'en est presque émouvant, ce cinéma est une claque qui prend aux tripes, enchaîne les images fortes où transpirent la transgression, le sexe et le sang.

Véritable toile d'une génération, Harmony Korine réalise le chef d’œuvre qu'on attendait pas. "Les jeunes d'aujourd'hui ne sont plus les mêmes qu'à l'époque, ils ont été élevés avec les jeux-vidéos, la télé-réalité et les clips sur internet. Du coup, la frontière entre le fait de regarder et de reproduire ce que l'on voit est plus mince qu'auparavant", explique le cinéaste. A raison, pour autant, en visant l’œuvre crépusculaire, il se détache de l'affection de ceux dont il brosse le portait. Énième contre-pied d'un auteur n’ayant que faire des considérations, privilégiant le cinéma avant tout. Son Spring Breakers, rencontre entre poésie et immoralité, en est la preuve vivante. Le film de l'année ?

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