Un réveil de force

Avis sur Star Wars : Le Réveil de la Force

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Malgré son statut indéniable d’icône cinématographique, la trilogie Star Wars est également un joyau bien malmené. Du révisionnisme progressif de George Lucas via un lifting numérique (en 1997, 2004 et 2011), à la mise aux oubliettes des versions originellement sorties au cinéma, en passant par la sortie d'une prélogie ne rendant absolument pas justice au triptyque de son auteur, admettons qu'il est difficile aujourd'hui de garder une foi inébranlable en Star Wars. Ainsi, lorsque tombe l'annonce, en 2012, d'un rachat de Lucasfilm par Disney et la mise en chantier d'un nouvel épisode, tous les doutes sont permis. Comment une saga indépendante, menée de main de maître par un auteur (fou) pourra-t-elle continuer à s'émanciper entre les mains de la major la plus puissante du monde pour qui chaque film est pensé comme un produit de tête de gondole ?

S'il y a un aspect sur lequel Le Réveil de la Force marque des points, c'est bien sa direction artistique. Faite "en dur" (comprenez "non générée par ordinateur"), elle propulse le spectateur dans l'univers qu'il avait quitté à l'issue du Retour du Jedi. Le tournage en extérieur offre une dimension que la saga avait totalement perdu au cours des épisodes I, II et III, avec leurs "papiers peints numériques" projetés sur fond vert. Pour autant, est-ce une raison pour proposer un univers aussi vide ? Les nouvelles planètes visitées au cours de cet opus – qui ressemblent étrangement à Tatooine, Endor et Hoth – témoignent d'un manque d'imagination flagrant en proposant des paysages désertiques, très peu peuplés, là où la trilogie originale avait le chic pour offrir des tableaux envoutants via l'utilisation de matte painting. On s'étonne que J. J. Abrams n'ait pas jugé bon d'affirmer l'identité de cette nouvelle toile de fond.
Les "aliens" que l'on croise ça et là ne font guère mieux. Ils ne font que passer dans le champ de la caméra, que ce soit dans un plan-séquence d'une pseudo-cantina ou en arrière-plan du marché de Jakku. On devine le soin apporté à la confection des costumes, mais le film ne leur laisse pas le temps d'exister. Quant aux deux nouveaux personnages extraterrestres sur lesquels la caméra ose enfin s'attarder, ce sont justement ceux qui ont été générés en image de synthèse (via le procédé de performance capture) et force est de constater que leurs designs ne sont pas mémorables (Maz Kanata évoque tout au plus un smiley).
Côté casting, on est heureux de voir un comédien chevronné tel que Oscar Isaac endosser le costume d'un nouveau personnage. Contre toute attente, mention spéciale à Adam Driver, lequel campe un Kylo Ren qui évite d'être une pale copie de Darth Vader pour s'affirmer comme vrai personnage tragique. Si la nouvelle trilogie suit sa trajectoire, celle-ci risque bien d'être passionnante. Ce nouvel antagoniste mis à part, la caractérisation des personnages laisse toutefois sérieusement à désirer. Certes Rey et Finn sont des personnages attachants, mais l'un comme l'autre n'ont pas de passé, d'histoires qui leur sont propres, et restent, par conséquent, bien fades. Quant aux héros de la trilogie originale, leur écriture est CATASTROPHIQUE ! Harrison Ford cabotine un max et propose un Han Solo qui n'a pas bougé d'un iota en 30 ans. Pire : il régresse ! Il n'est plus le "vaurien" repenti du Retour du Jedi mais davantage le contrebandier casse-cou de La Guerre des Étoiles (pardon, d'Un Nouvel Espoir). Un comble tant la deuxième moitié du métrage n'est pas avare en révélations sur ses blessures les plus profondes. Leia ne dispose pas vraiment d'un temps de présence à l'écran suffisant pour être réellement développée. L'interprétation de Carrie Fisher est on ne peut plus neutre, à la limite du non-jeu. Ses retrouvailles avec Harrison Ford sont tellement plates qu'elles nous feraient presque regretter celles d'Indiana Jones et Marion Ravenwood dans le mal-aimé Indiana Jones et Royaume du crâne de cristal. Quant à Mark Hamill... disons que l'Episode VIII nous révélera tout le potentiel de son retour.
Plus généralement, on sent l'incapacité des auteurs (ou, tout du moins, leur refus) à donner une portée mythologique à leurs personnages dont la caractérisation est bien trop contemporaine (voir Finn jouer le "p'tit truand" devant le Captain Phasma est déplorable). L'une des scènes les plus caractéristiques de ce syndrome est l'arrivée dans la demeure de Maz Kanata, qui se présente d'extérieur comme un sanctuaire mais n'est rien de plus qu'un bar, copie (ratée) de la Cantina de Mos Eisley. On nous laisse espérer une chamane, on se retrouve avec une tenancière de troquet.
Le scénario, quant à lui, recycle bien trop souvent les moments de bravoure des deux épisodes fondateurs de la franchise, La Guerre des Étoiles (beaucoup) et L'Empire contre-attaque (un peu). Un procédé qui ne trompe personne, pas même les auteurs de cet opus qui se sentent obligés de justifier que "oui, grosso modo, on s'attaque bien encore à une Étoile de la Mort. Mais attention : la nôtre est plus grosse". Or, à l'écran, le résultat n'est pas "plus gros". L'infiltration de la nouvelle base secrète du Premier Ordre (groupe né des vestiges de l'Empire) est une promenade de santé par rapport à ce qu'endurent Luke, Han et Leia dans le film de 1977, pour que l'on ressente le danger de la situation. Passons sur les Deus Ex Machina qui jalonnent le récit. Ces raccourcis scénaristiques ont toujours été présents dans l'univers Star Wars... même si, dans le cas présent, ça commence à devenir flagrant.
Parlons maintenant de la mise en scène d'Abrams. Bien que posée et plus sobre qu'à l'accoutumée, loin des débordements de son début de carrière en tant que réalisateur (comme l'inregardable Mission: Impossible III), elle n'en demeure pas moins incapable d'iconiser ses personnages et se révèle sans profondeur, à l'image de la facture globale de cet opus. Un terrible regret, d'autant que le début du film est prometteur : une marque de sang sur le casque de Finn permet à la fois d'identifier cet anonyme Stormtrooper et de signifier son conflit intérieur, les vestiges de la guerre contre l'Empire font le lien avec la première trilogie tout en contextualisant ce nouveau départ... Des images riches en symboles, capables de raconter une histoire ! Malheureusement, ces bonnes idées seront presque balayées d'un revers de la main dès lors qu'entrera en scène Han Solo. Par la suite, le film ne cherchera qu'à montrer sa dévotion envers les épisodes IV, V et VI sans jamais prendre de risque, quitte à assommer le spectateur sous une profusion de fan service.
Alors oui, Star Wars : Le Réveil de la Force offre aux fans le film qu'ils attendaient sans doute et réussit à faire, par moment, bien mieux que la prélogie de George Lucas. Mais il est facile de prendre comme mètre étalon une trilogie conspuée par une communauté de fans "puristes" et de ne jamais proposer quelque chose de neuf. Et à bien y réfléchir, tout cela ne ressemble que trop à un plan marketing parfaitement millimétré par la firme aux grandes oreilles. Walt Disney Studios, dans son âge d'or, a toujours été synonyme d'une forme d'idéalisation du passé et ne déroge pas à la règle avec sa nouvelle acquisition. Tout l'inverse des précédents films estampillés Star Wars qui ont tous eu vocation à changer la donne en matière de récit (réintroduire l'épopée dans l'Amérique post-Vietnam) comme de visuel (ILM n'a cessé de se surpasser de 1977 à 2005). Cette stagnation est regrettable, même pour un film Disney, puisque la major a réussi, au cours de ces dix dernières années, à proposer un space opera au souffle épique indéniable et savamment écrit (John Carter), une suite d'un petit classique de SF réussissant à s'émanciper de son aîné tout en lui rendant hommage (Tron: Legacy, dont le script propose une véritable évolution de ces personnages "historiques"... pas comme Han Solo), et un blockbuster généreux ravivant des images ancrées dans l'inconscient collectif (Lone Ranger, entre hommage aux westerns de John Ford et retour à l'entertainment des années 80). Tous ses films, malgré leurs défauts, avaient au moins la volonté de proposer des univers qui leur sont propres (même pour une suite comme Tron: Legacy). Mais comme ces trois exemples ont été des échecs plus ou moins fracassants pour le studio, on peut comprendre le changement de stratégie, calquant le modèle des films Marvel Studios (autre acquisition récente de Disney). C'est donc avec regret que Le Réveil de la Force ne s'émancipe jamais de ses ancêtres ! On pourra toujours revenir sur le désastre que fut la prélogie, il n'empêche que Lucas a tenté de nouvelles choses, quitte à se tromper.

En conclusion, ce Réveil de la Force s'apparente davantage à un réveil de force pour une saga que l'on exploite sans vergogne depuis près de 40 ans, pour le meilleur certes, mais aussi pour le pire. En proposant un best of des précédents épisodes, plutôt radin en péripéties, ce film s'impose comme le plus paresseux de la franchise. Reste une madeleine de Proust plutôt bien emballée, un divertissement calibré pour le grand public qui arrive tout de même à nous donner envie de voir la suite. Et ça, c'est déjà pas mal !... Non ?

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