Stargate, ou comment réussir à Hollywood dans les années 90

Avis sur Stargate - La Porte des étoiles

Avatar Toshirō
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Sur une musique qui fleure bon les meilleurs scores de John Williams, la caméra glisse le long d’une paroi richement décoré en décrivant un arc de cercle. Puis à mesure que la musique se fait plus inquiétante au rythme d’incantations mystiques, l’objectif s’éloigne pour révéler ce qui est en fait un masque mortuaire de l’ancienne Egypte. Ainsi commence Stargate , ou l’une des œuvres se réclamant le plus ouvertement de l’héritage très 80’s de Steven Spielberg et George Lucas, à savoir un film de science-fiction et d’aventure qui, tout en lorgnant du côté de la série B, est véritablement original. Et les noms des deux tètes d’affiche, Kurt Russel et James Spader, de confirmer une inscription plus globale dans la tradition du blockbuster à l’ancienne, fait de punchlines mi-drôles mi-ridicules, de héros très américains qui castagnent sec et de bad guys très méchants.

Le film part d’une idée toute simple et pouvant prêter à sourire. Pourtant cette idée ouvre une porte des étoiles vers un univers particulièrement riche et propice à exalter l’imagination. Avant Prometheus et Thor, Roland Emmerich et Dean Devlin imaginent que des extraterrestres se faisant passés pour des dieux auraient régné il y a de ça 10 000 ans sur les anciens égyptiens, les asservissant et les déportant sur d’autres planètes via un système de trous de vers, jusqu’à ce que, finalement, les esclaves se soulèvent et expulsent leur despotiques souverains. Partant de cette réjouissante révision de l’histoire, Emmerich et son co-scénariste bâtissent, dans la plus grande tradition hollywoodienne, une histoire se situant entre Indiana Jones et Star Wars sans oublier pour autant de puiser dans le contexte d’alors.

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Guerre du Golfe

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Etant produit au début des années 90, le film n’est pas sans évoquer l’épisode de la crise du Golfe qui vit l’ONU, avec à sa tète les Etats-Unis de George Bush Sr., intervenir en 1991 contre l’Irak de Saddam Hussein après que celui-ci ait envahit le Koweit. L’histoire de Stargate est en effet un exemple type de « condensation », terme qui désigne la façon dont un film hollywoodien rejoue un évènement réel et contemporain de sa production en le déformant et le déplaçant au sein d’une histoire fictive. Stargate raconte ainsi l’histoire d’un groupe de soldats américains voyageant à travers l’espace jusqu’à une planète-désert, Abydos, où ils aident un peuple opprimé à se libérer du joug d’un tyran étranger. La référence à la guerre du Golfe est bien sûr maquillée sous des couches de science-fiction, de bons sentiments et de divertissement. Par exemple, hormis leurs communes tendances au despotisme et à la mégalomanie, il est tout à fait vain de chercher une quelconque ressemblance entre Saddam Hussein et l’extraterrestre qui, dans le film, se fait passer pour le dieu Râ. Avec ses traits juvéniles et efféminés, et sa façon de se conduire en dieu vivant, l’alien annonce davantage le Xerxès de 300. Pourtant le film cite ouvertement les motifs caractéristiques de la guerre du Golfe : une inscription dans le désert, un dirigeant tyrannique, et l’intervention d’une force militaire américaine se définissant par sa supériorité technologique. Stargate ne s’y résume - heureusement - pas, mais il s’agit bien d’une révision idéalisée de la guerre du Golfe où les américains sont présentés comme des libérateurs et des civilisateurs.

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Destinée Manifeste

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S’il est un domaine où le cinéma hollywoodien est particulièrement éclairant à propos des Etats-Unis, c’est dans sa façon de représenter ses relations aux Autres : peuples et nations étrangères. En cela, les films de Roland Emmerich - le plus américain des réalisateurs allemands officiant à Hollywood - sont très intéressants, car ce sont des condensés de toutes les stratégies hollywoodiennes de légitimation de la suprématie américaine. Aussi Stargate, son premier film américain, est un exemple-type du film hollywoodien sous-tendu par le schéma de la Destinée Manifeste. De façon plus ou moins consciente, le film invoque toute une série de vieux stéréotypes et archétypes participant de l’idée que l’Amérique a comme une sorte de mission, de devoir sacré à s’ingérer dans les affaires des Autres pour leurs apporter sa liberté et sa démocratie : une forme d’impérialisme éclairé en somme.
Est ainsi invoqué l’un des clichés les plus récurent et retors qui soit en la matière : celui du peuple faible et opprimé représenté allégoriquement par un ou des enfants orphelins. Stargate joue à fond cette carte puisqu’il présente d’un côté un groupe d’enfants-soldats aidant les héros américains, et de l’autre, les enfants-esclaves composant le « harem » du despote Râ. Les uns et les autres, par leur statut d’enfants illettrés et de victimes endoctrinées, donnent à leurs sauveurs le statut de pères protecteurs et libérateurs. Le rôle actif de l’Amérique à l’égard du monde est ainsi présenté comme positif et même nécessaire. Frisant parfois les idées colonialistes - le personnage de l’enfant attardé, la scène avec la barre chocolatée - , et le militarisme primaire, le film légitime l’interventionnisme des Etats-Unis et met en scène une Amérique apportant la lumière, la culture, et la liberté contre l’obscurantisme, les faux prophètes et l’oppression.
Et c’est dans un même ordre d’idée que sont présentés les relations unissant d’une part le colonel O’Neil (Kurt Russel) et Skaara (Alex Curtiz), et d’autre part le docteur Daniel Jackson (James Spader) et Sha’uri (Mili Avital). Les premiers sont unis par des liens père-fils symbolisant l’idée d’un rôle paternaliste de l’Amérique à l’égard du monde. Les deux autres, à travers le couple qu’ils forment bientôt, relèvent d’un autre lieu commun : celui de l’Autre prédestiné à être assimilé par son apparence légèrement « américanisé ». Au milieu des habitant d’Abydos qui tous sont de « type moyen-oriental » (teint allé, yeux et cheveux noirs…), Sha’uri se distingue par ses yeux bleus plus « européens ». Le couple qu’elle forme avec Jackson se présente ainsi dans l’héritage de celui-formé par Tarzan et Jane. Dans les deux cas, pour qu’il y ait formation d’un couple, l’Autre doit être dés le départ un peu américanisé, un peu « blanchi » : Tarzan est le seul blanc d’Afrique, et Sha’uri est la seule femme de son peuple à avoir les yeux bleus. Et le réalisateur semble parfaitement conscient de cet héritage puisqu’il rejoue, en l’adaptant, la fameuse scène « moi Tarzan, toi Jane ».

Par ailleurs, il est un autre registre où Stargate, et plus généralement les films d’Emmerich, sont représentatifs d’un large pan d’Hollywood : celui de la religion.

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Christianisme vs. paganisme

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La chose est devenue une marque de fabrique du cinéma d’Emmerich : la plus part de ses films sont fortement empreints d’une symbolique chrétienne, et plus spécifiquement, nombre d’entre eux rejouent des épisodes de l’Ancien Testament. En cela, des films tels que Independance Day, Le Jour d’après, 2012, et ici Stargate sont révélateurs de la place prépondérante que tient la religion dans la culture américaine. Ces films perpétuent les mythes fondateurs de la nation américaine en la représentant comme le nouveau « peuple élu » de Dieu, la Nouvelle Jérusalem.
Aussi, Stargate puise allègrement dans le récit de l’Exode et dans le film que Cecil B. DeMille en a tiré en 1956, Les Dix Commandements (après une première version en 1922). Il s’agit d’abord d’une information a priori anecdotique qui nous est révélée au détour d’une scène. Lorsque que Daniel Jackson est recruté par le gouvernement américain au début du film, on apprend qu’il a été adopté, comme Moïse. Par la suite, il incorpore l’expédition qui se rend sur Abydos et, parvenant à comprendre la langue parlée par son peuple et son « pharaon », il devient la clé de la libération des ces « nouveaux hébreux ». C’est lui qui leur révèle la vraie nature de Râ, version démoniaque du Ramsès des Dix Commandements (pourtant déjà pas très sympa). Aussi comme les cultes de l’Egypte pharaonique dans le film de Cecil B. DeMille, le culte de Râ est dénoncé comme faux : un culte païen assimilé à de l’idolâtrie (les statues à tète de bœuf qui ornent le vaisseau-palais de Râ). Râ lui-même est le résultat d’une version dévoyée de la transcendance divine puisque qu’il possède le corps d’un jeune garçon comme un parasite possède son hôte, ou comme un démon (cf. son costume à corme dans le dernier acte).
Mais l’opposition entre le faux dieu et les gardiens de la vérité que sont les américains se manifeste aussi par le recours au mythe de Prométhée. Dans une scène, le colonel O’Neil donne littéralement le feu - en fait un briquet - à Skaara. Le réalisateur représente ainsi l’action des américains sous le jour favorable du Prométhée apportant savoir, progrès, technologie et civilisation à l’humanité (grâce aux américains, le peuple d’Abydos redécouvre bientôt l’écriture). A l’opposé les agissements de Râ sont présentés comme prométhéens au mauvais sens du terme. Il utilise égoïstement, et à mauvais escient, la technologie pour prolonger artificiellement et indéfiniment sa vie, et pour régner par la force et la peur. Ainsi le despote absolu commet le péché d’hubris alors que les américains font de leur avance culturelle et technologique des instruments de progrès démocratique. Le schéma ainsi dressé s’inscrit dans la plus pure tradition hollywoodienne d’une vision binaire et manichéenne du monde. Mais c’est sans compter sur quelques petits dérapages volontaires qui viennent parasiter ce beau tableau.

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Discours contradictoires

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Après une telle démonstration d’idéalisation de l’Amérique triomphante, faut-il détester Stargate ? Certes non, car les clichés hollywoodiens qu’il convoque, aussi indéniables soient-ils, ne sont pas le cœur du film. Et surtout parce que son réalisateur n’est pas plus un patriote naïf qu’un propagandiste au service des faucons républicains. Il est impossible de savoir dans quelle mesure Emmerich est sincère ou cynique, mais en ayant recours à ces stratagèmes, il prouve surtout qu’il a bien su capter l’air du temps, et plus encore, qu’il a parfaitement intégré les ficelles pour réussir à Hollywood dans le contexte des années 90.
Au début de celle-ci, l’Amérique se retrouve la seule superpuissance mondiale après l’effondrement de l’URSS. Et lorsque que Saddam envahit le Koweit, Bush père tente de le présenter comme la nouvelle grande menace du monde libre. La guerre du Golfe sera l’occasion pour les Etats-Unis de se placer à nouveau en gendarmes du monde et de promouvoir leur nouvelle stratégie de guerre supposée propre car technologique et « chirurgicale » (on connaît la suite). Aussi, avec son histoire d’explorateurs américains se portant au secours d’un peuple faible et opprimé, Stargate surfe sur les idées dominantes de son époque, ce qui est l’une des recettes du succès des films hollywoodiens.

Quant à Emmerich, comme il le dit lui-même, il entretient une relation amour-haine avec les Etats-Unis. Aussi, derrière son patriotisme de façade et sa réputation de faiseur de blockbusters ultra-simplistes, le réalisateur peut aussi se montrer assez critique à l’égard de l’Amérique. Son Jour d’après - charge contre l’absence de politique environnementale du gouvernement américain - en est la meilleure preuve. Dans Stargate, il introduit un peu d’ambigüité dans son discours en abordant les questions des armes et des supposés bienfaits de l’influence américaine sur le monde. Dans la scène, mentionnée plus tôt, du briquet, O’Neil fait aussi essayer la cigarette à Skaara. Celui-ci, après avoir manqué de s’étouffer, s’empresse de l’écraser l’air dégoutté. Et l’américain de faire de même en disant « t’as raison ». L’image d’abord lisse du civilisateur éclairée est ainsi contredite dans un second temps par le biais de l’humour. Peu après, le même O’Neil réagit violemment lorsque que le garçon, curieux, s’intéresse à son arme. Le fait est que son fils s’est tué en jouant avec une arme à feu, et O’Neil en garde une grande culpabilité. Il y a donc, ici aussi, contradiction avec les scènes où les enfants sont armés et habillés en soldats de la tète aux pieds par les américains pour se libérer. Contradiction encore à propos de la bombe atomique que O’Neil a secrètement apportée avec lui. D’abord présentée comme une menace mortelle amenée par les américains dans une région pacifique, ensuite détournée par Râ, elle devient finalement l’instrument de la victoire contre ce dernier et le moyen de la libération pour le peuple d’Abydos. Le film se montre ainsi ambigu en faisant coexister des scènes de quasi-propagande militaire avec d’autres qui épinglent l’attachement des américains aux armes à feu, ou évoquent les effets néfastes de la diffusion de leur mode de vie.
Aussi, citer Stargate, et plus largement les films d’Emmerich, pour faire le procès d’un cinéma hollywoodien va-t-en-guerre et ultra-simpliste revient à faire soi même de la simplification. Car le caractère idéologique ou pseudo-propagandiste des films hollywoodiens n’est en réalité pas tant idéologique qu’intéressé. Pour Hollywood (du moins depuis les années 80), il s’agit d’adapter son discours aux idées de la majorité à un moment donné afin d’attirer le plus de monde possible dans les salles et faire un maximum de profit. Dans cette affaire, les idées et les valeurs promues sont un moyen, pas une fin. Ceci explique que Stargate soit parfois contradictoire dans son propos, car il fait coexister le discours dominant de son contexte de production avec quelques idées personnelles que son réalisateur aura su glisser discrètement. Mais le film d’Emmerich ne se résume pas à un ou des discours. Son principal intérêt est bien du registre de la création cinématographique.

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Création d’univers

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Stargate est une petite pépite parce qu’il est un des rares films de science-fiction à être le résultat d’un pur travail de création originale. Il ne s’agit pas de l’adaptation d’un roman de H. G. Wells ou de Jules Vernes, d’une nouvelle de Philip K. Dick ou d’une série de comics Marvel ou DC. C’est n’est pas quelque chose de déjà vu. Même si Emmerich et Devlin ne sont pas non plus partis de rien, leur œuvre est en très grande partie inédite au cinéma, et l’univers qui en découle - de la même façon que celui imaginé par George Lucas avec Star Wars - ouvre la porte à tout un horizon des possibles.
Il s’agit notamment de l’idée de mêler mythologie égyptienne et science-fiction. De cette fusion a priori improbable et franchement casse-gueule découle toute une série d’idées très enthousiasmantes - pour qui aime la science-fiction en tout cas - ,donnant des explications aussi saugrenues qu’inventives à l’histoire et la mythologie égyptienne. La forme des pyramides, l’apparence des dieux dans leurs représentations, leur immortalité, leurs pouvoirs…, tout est réexpliqué dans un cadre science-fictionnel. Le meilleur exemple en la matière est le traitement des gardes de Râ. En les imaginant, les auteurs ont eu la très bonne idée de calquer leur look sur les représentations mi-homme mi-animal que l’on connaît des divinités égyptiennes. Ainsi, ses personnages ont des sortes de casques rétractables leur donnant l’apparence d’Anubis (corps d’homme et tète de chacal), d’Horus (corps d’homme et tète de faucon) ou autres ; ce qui explique, ajouté à leurs armes, pourquoi ils auraient été pris pour des dieux par les anciens égyptiens.
Et pour illustrer cet univers, la mise en scène d’Emmerich et la direction artistique de son équipe technique s’avèrent, elles aussi, assez inspirées. Emmerich n’est bien sûr pas Spielberg, d’autant plus que Stargate est une de ses premières réalisations. Pour autant, il fait ici souvent les bon choix, en privilégiant les scènes de découverte et les effets à l’ancienne plutôt qu’en multipliant les séquences d’actions - forcément limitées avec des guignols à tètes d’animaux et en jupe - ou en s’appuyant trop sur des effets spéciaux numériques encore à leurs balbutiements (le T 1000 de Terminator 2 et les dinosaures de Jurassic Park datent respectivement de 1991 et 1993). Sont ainsi utilisées les vieilles astuces de mise en scène old school (qui, étonnamment, vieillissent parfois mieux que les images de synthèses) : suggérer plutôt que montrer, gros plans sur des effets spéciaux mécaniques plutôt que plans d’ensembles mêlant vrais acteurs et pixels, maquettes filmées en plans fixes, décors en dur et faiblement éclairés... A ce titre, la scène de la première attaque soudaine des américains par les serviteurs de Râ est particulièrement réussie. Le réalisateur y fait un bel usage de la caméra subjective pour représenter la menace invisible des guerriers dans une salle baignée par l’obscurité. Et lorsque le premier guerrier est révélé, c’est depuis le point de vue de sa première victime, en contre-plongée, par un beau mouvement ascendant de la caméra depuis sa mains armée jusqu’à sa tète de chacal qui se tourne vers l’objectif.
Plus globalement, l’ensemble du film est plutôt bien filmé, de façon lisible et efficace la plus part du temps. Et si quelques scènes présentent très peu d’intérêt (celles d’action en général), d’autres sont filmés avec une certaine grâce (la scène spielbergienne où Jackson fait face à la porte des étoiles). Pour le reste, le soin apporté à la direction artistique, le charisme des deux tète d’affiches, la superbe bande originale de David Arnold, et l’équilibre entre humour, noirceur et esprit d’aventure font de Stargate un vrai divertissement dont la capacité à faire rêver est assez rare pour être soulignée. La meilleure preuve en est peut-être l’exceptionnelle longévité de la série qu’il a inspirée, quoi qu’on pense d’elle.

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