Savoureux ou indigeste ?

Avis sur Stoker

Avatar Jduvi
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[Article contenant des spoils]

Et un film de plus contenant des références hitchcockiennes, un ! Le grand Hitch est sans doute imbattable dans ce domaine. Ici, nous avons L'ombre d'un doute, avec ce personnage d'oncle inquiétant qui se révèle meurtrier (surtout quand il s'appelle également Charlie), et bien sûr Psychose, auquel on ne peut plus éviter de penser dès qu'une fille prend une douche (surtout quand la scène débute par l'eau qui sourd du pommeau). Tiens, rien sur Vertigo pour une fois ?

Un article sur SC me révèle que ce Stoker est aussi bourré de références aux films de vampires. Peu adepte du genre je ne les ai pas notées, mais en effet : il y a le personnage de Charlie qui ne mange rien dans son assiette, la réticence à la lumière vive incarnée par les lunettes de soleil, une scène de baiser qui se termine en morsure, une relation de désir-cannibalisme entre Charlie et India...

Autre référence : les contes. On pense en effet à Blanche-neige pour la rivalité mère-fille, à Barbe-bleue pour la clef offerte à India, à L'île au trésor avec ces lettres successives accompagnées de dessins...

Autant de dimensions sous-jacentes à mettre à l'actif de ce film riche de sa mise en scène flamboyante.

Un peu trop ? Une mise en scène ostentatoire suscite presque toujours cette opposition : les uns crient au génie lorsque d'autres ne voient que l'étalage complaisant d'une mégalomanie tapageuse du réalisateur. Réconcilions-les : oui, Park Chan-wook a un véritable talent de réalisateur ; et oui, il le sait et en fait parfois un peu trop. Mais bon : c'est tout de même une bonne nouvelle qu'Hollywood donne carte blanche a de véritables auteurs ! Rappelons que longtemps les cinéastes n'avaient même pas le final cut, et que nombre d'affiches (ou de DVD) ne font apparaître le réalisateur qu'en tout petit ! Même un auteur comme Cimino déclarait que le réalisateur n'avait qu'une importance secondaire...

Donc, un vrai film d'auteur que ce Stoker : on ne compte plus les trouvailles de Park Chan-wook, qui rendent le film assez passionnant à suivre, contrebalançant un scénario inutilement alambiqué - je n'ai même pas compris l'histoire du petit garçon qui tombe dans le trou, si quelqu'un peut m'éclairer ?

Quelques exemples.

L'utilisation du montage alterné, qui fait constamment hésiter le spectateur sur la réalité de ce qui est vu : flash back, imagination d'India, voire anticipation sur des événements à venir ? Il faut citer ici la superbe scène de la douche, où India atteint la jouissance en se remémorant le meurtre de son violeur. La scène où India fouille le sac de Charlie est également emblématique de ce point de vue, avec le portefeuille, le cadeau au ruban jaune, les lunettes de soleil, la ceinture... autant d'indices semés comme dans le Petit Poucet.

A propos de ceinture, évoquons l'usage d'objets fétichisés à force de focalisation sur eux. Il y a donc la ceinture, qui sert à tuer, mais aussi les chaussures, avec cette ronde des boîtes sur le lit autour d'India... qui aboutit aux talons rouges, symbole de passion, de meurtre (déjà India blesse avec la pointe d'un crayon) et de sang. Le retour de ces objets donne, comme il le fait chez Buñuel, une grande force à la mise en scène de Park Chan-wook.

Des mouvements de caméra inspirés : exemple, le superbe travelling qui, lors de la réception des funérailles, suit India sortant de la maison et y rentrant par une autre porte (Charlie se trouvant, lui, comme par miracle, en haut de l'escalier) ; India qui se met à tourner dans le bois alors qu'elle s'adresse à son amoureux - on ne découvre qu'ensuite qu'elle s'était installée sur un tourniquet ; le travelling au ras du parquet faisant apparaître une traînée de sang interminable, jusqu'à la porte.

Des raccords audacieux : par exemple celui qui enchaîne la chevelure rousse de Nicole Kidman avec les herbes ondulantes dans lesquels India chassait avec son père. Il faudrait aussi mentionner quelques ellipses (Charlie s'écroulant au bas du lit : une première scène le montrait, mais Park Chan-wook a privilégié l'ellipse et l'on passe d'India se dirigeant vers la chambre à cette chambre que souille une fontaine de sang) et moult plans bien composés (exemple, Charlie, flirtant avec Evie, qui voit India s'enfuir, de l'encoignure de la porte-fenêtre).

Le rythme donné par l'ondulation : qu'il s'agisse de celle du métronome, d'un plafonnier qui se balance ou encore du vent sur les herbes ou dans les feuillages, cette ondulation concourt à créer une atmosphère oscillant entre rêve et réalité.

Et puis une scène très réussie : celle du piano à quatre mains. Notons d'ailleurs que là encore on se demande si India a vécu cela ou l'a simplement fantasmé, puisque Charlie apparaît un peu plus tôt comme un "débutant du piano". Park Chan-wook laisse planer le mystère, jusqu'à ce qu'Evie remercie Charlie et India pour "ce beau moment"... alors qu'on vient d'entendre du piano. Subtilement amené.

Une liste tout de même assez longue, et nous n'avons bien sûr pas tout dit... Alors, suivant sa sensibilité on pourra trouver tout cela poseur, ou saluer le talent que cela implique. Indigeste ou savoureux ? On l'aura compris, je tends vers le second adjectif. Tout en déplorant tout de même le côté hollywoodien de ce Stoker.

Car il y en a un : image un peu trop léchée, dimension un poil racoleuse. Et surtout, indigence du propos, le plus gros point faible du film, qui fait ressembler ce Stoker à un simple exercice de style. Brillant tout de même. Suffisamment pour appâter, voire épater, le cinéphile.

7,5

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