"Why do people have to be so ugly ?"

Avis sur Storytelling

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John Goodman, Paul Giamatti, Selma Blair, Franka Potente : Il y a un beau casting, ce qui est assez surprenant pour un film d'un cinéaste déviant comme Solondz, mais c'est la preuve qu'il a su se faire reconnaître justement pour ça, et ce en relativement peu de films.
Storytelling démarre tout de même avec un plan d'une Selma Blair aux cheveux teints en rose en plein orgasme. Alors qu'elle s'allonge à côté de son compagnon, on découvre, à sa façon de tenir ses mains, de tordre la bouche, et par le fait qu'il demande à la fille si elle veut qu'il lise sa nouvelle alors qu'ils sont encore essoufflés par l'acte amoureux, qu'il s'agit d'un handicapé monteur et/ou mental. Plus précisément, il est atteint de "CP", ou "Cerebral palsy", ce qui donne "infirmité motrice cérébrale" en français ; j'ai appris quelque chose aujourd'hui, même si je suis sûr que j'aurai oublié ça demain.
J'ai cru que ça provenait encore d'une envie de faire du subversif de la part de Solondz, alors qu'en fait il veut juste montrer quelque chose de différent des films habituels, quelque chose d'en marge, sans moquerie, aucune.
Le réalisateur présente encore une fois un milieu scolaire, où il semble se moquer d'un prof d'une grande sévérité, ce qui est marrant maintenant que je sais que Solondz était enseignant lui-même à un certain moment (prof d'anglais auprès d'immigrants, pas des ados, sinon je m'étais dit qu'il devait être la risée de tous ses élèves).
Mais, comme on le découvre bien vite, "Fiction", la première partie du film, est en fait vraiment dramatique. Pas comique. On ne peut même pas dire que ce soit une de ces "sad comedies" dont parle Solondz.

Le cadre est bien pensé, quand Vi rentre dans un bar, on la voit au comptoir avec à l'arrière-plan un homme assis et tourné vers elle, elle jette même un coup d'œil vers lui en arrivant, ainsi on croit que la suite logique est la venue du type au premier plan pour aborder la fille. Alors que non.
On peut aussi remarquer dans le cadrage ce choix de couper Selma Blair juste au-dessus de la poitrine quand elle se dévoile devant son prof, alors que le film révélait tout de la partie supérieure de son corps au tout début, lorsque le personnage était avec son petit ami.
Le montage est cool aussi, il est effectué par Alan Oxman (nom de famille qu'il partage avec Toby, personnage de la seconde partie du film), qui s'était aussi occupé de Welcome to the dollhouse et Happiness, et qui ici fait preuve d'assez de jugeote pour faire durer des plans sur les visages des personnages aux bons moments, ne cédant pas à l'idée plus commune de passer directement au plan sur l'autre interlocuteur après la fin d'une réplique, accordant la durée qu'il faut aux dialogues.
Cela donne un résultat froid et distant, plus "harsh", qui sert parfaitement ce film-ci.

Quand le personnage de Vi lit sa nouvelle sur le "viol", il y a une élève dans la classe dont la réaction m'a bien fait rire car elle me paraît être celle du public bien-pensant face à une œuvre de Solondz : "Why do people have to be so ugly, write about such ugly characters ? It's perverted !". J'adore.
J'ai l'impression qu'il y a un autre écho au réalisateur via Toby, le personnage de Giamatti dans "Non-fiction", la seconde partie de Storytelling, l'acteur semblant s'être mis dans la peau, ou plutôt les chemises rayées, les grosses lunettes, et la coupe de cheveux, de Todd Solondz.
La seconde partie du film se montre plus cruelle envers ses personnages, celui-ci notamment, mais plus comique aussi. On retrouve par exemple l'humour tiré de l'illogisme dans la réflexion des parents du héros, un peu comme dans Welcome to the dollhouse. Ici, un enfant tire comme conclusion, avec les propos de sa mère, qu'elle devrait être reconnaissante qu'Hitler ait existé.
Non-fiction alterne les moments avec Toby, ce loser qui n'a pas vu sa vie passer et qui se proclame documentariste, et les histoires avec Scooby, un ado sans avenir, ainsi que sa famille, filmés de temps en temps par Toby pour son projet. Il y a également par moments des discussions entre Mikey, le plus jeune frère de Scooby, et Consuelo, la femme à tout faire. L'enfant se pare d'une innocence assez attendrissante alors qu'il pose des questions à la bonne, ce gosse de riches ne se rendant pas compte de la difficulté du travail de l'employée, mais sa candeur devient affreuse lorsqu'il reste toujours dans les limites de la pensée d'un enfant tandis qu'il est confronté à une Consuelo en larmes. Cette séquence où la bonne parle de son petit-fils est totalement géniale, Solondz se montrant très sévère envers les personnages et les spectateurs, il marche sur une corde sensible tout au long du dialogue, jusqu'à asséner un coup violent et inattendu qui permet de voir le talent du scénariste à faire arriver les informations quand il le faut pour un meilleur impact.
Je reprocherais juste, concernant l'écriture, cette impression que j'ai eu que les personnages ne sont pas vraiment constants, me demandant souvent "est-ce que c'est cohérent qu'il fasse ça ?" par rapport à ce qui nous était présenté d'un même personnage peu de temps avant.

Les dernières paroles du film laissent planer un doute : est-ce que Scooby comprend ou non ce qui est arrivé à sa famille ? Est-ce qu'il comprend de quoi Toby se dit désolé ? Et s'il pense que Toby parle de son film, est-ce qu'il l'excuse parce qu'il comprend ce qu'il a fait étant donné le succès obtenu, ou est-ce qu'il est content d'avoir trouvé lui-même un semblant de célébrité ?
Ouais en tout cas Todd Solondz est un putain de taré, et je l'aime pour ça.
Certes le film a un casting bien fourni et un cameo de Conan O'Brien, mais moi ce qui m'a vraiment laissé sur le cul, c'est lorsque j'ai vu ce personnage de cameraman ressemblant au mec dans American movie ; j'étais amusé par l'alliance du lookalike avec l'objet de la caméra, et en fait OMG mais c'est vraiment Mike Schank d'American movie.
Rien que le fait que Solondz ait donné un rôle à cet homme dans son film, ça prouve toute sa démence et son génie.

Deux répliques à garder en tête, pour finir :
"The kinkiness is gone. You've become kind."
"Nigger, fuck me hard."
(en plus de "Why do people have to be so ugly, write about such ugly characters ? It's perverted !", évidemment)

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