Variations troubles sur un homme tourmenté

Avis sur Sueurs froides

Avatar Krokodebil
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Probablement le meilleur film du grand Alfred. Il y pousse à leur paroxysme toutes ses névroses, ses fétichismes et ses perversions. Le scénario même du film épouse ses états d'âme et la mise en scène, par moments presque baroque, traduit un goût de l'expérimentation plastique (les fameux travellings optiques) et annonce les futurs disciples que seront De Palma et Argento. La partition de Bernard Hermann est un nouveau monument, Saul Bass se déchaîne au générique et dans la séquence de cauchemar et les acteurs sont parfaits. Sans ce film il n'y aurait probablement pas eu de Mulholland Drive, qui semble en être une réminiscence inconsciente. Redécouvert tardivement, ce chef d'oeuvre a été récemment élu meilleur film de tous les temps, devançant enfin Citizen Kane. Indispensable. Par la suite, quelques chefs d'oeuvre émailleront encore la filmographie du maître, mais il cèdera plus volontiers à l'outrance et au grotesque (qui culmine avec un certain succès dans les excellents Pas de printemps pour Marnie et Frenzy).

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MAJ : article publié sur un fanzine que je copie ici du coup.
Je laisse trace de l'ancienne par honnêteté et par sentimentalisme, c'était je crois ma première critique ici.
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Étrange destinée que celle de Vertigo. Mal aimé à l'époque de sa sortie, trop morbide et probablement trop audacieux, il est devenu avec le temps un des Hitchcock les plus appréciés, et a même été récemment désigné meilleur film de tous les temps, dépassant Citizen Kane d'Orson Welles. Ce chef-d'œuvre était présenté en copie neuve dans la section Cannes Classics, en présence d'une partie de l'équipe du film, dont l'actrice Kim Novak. Derrière son terne titre français, Sueurs Froides, se cache ainsi un des films les plus influents des dernières décennies. La complexité et la richesse de son scénario ont en effet inspiré un bon nombre de cinéastes (De Palma en tête, bien sûr), pour tisser des variations plus ou moins subtiles sur le thème du double, du fantôme de la femme aimée, de l'obsession et des faux-semblants.

Mais la réussite de ce film brillant n'est pas à mettre uniquement sur le compte de son scénario (adapté d'un roman de Boileau et Narcejac). Il s'agit ici d'un véritable travail d'équipe, où tous les postes sont investis avec un égal et rare génie. Bernard Herrmann signe une envoûtante et aujourd'hui fameuse partition, Saul Bass décoche un de ses plus beaux génériques - et vu la carrière du monsieur ce n'est pas un moindre compliment - et les acteurs sont tous au diapason, le formidable duo James Stewart (un de ses meilleurs rôles, à n'en point douter) - Kim Novak (indiscutablement son meilleur rôle, même si L'Homme au bras d'or d'Otto Preminger n'est pas loin derrière) en tête. Cette dernière joue ainsi deux personnages, au sens fort du terme, et est même représentée par un tableau, le fameux portrait de l'ancêtre suicidaire dont elle porte les bijoux et à laquelle elle voue une fascination morbide. Jeu de gigognes narratives, errances mortifères et fascination inexplicable, comme un envoûtement, sont au programme : qui aujourd'hui ne connaît pas l'histoire de cet ancien flic souffrant de vertiges depuis une expérience traumatisante, embauché pour suivre une femme dépressive qui finit par se suicider... puis réapparaître ? La trame, nébuleuse, décrit une suite de circonvolutions que la première vision peut rendre absconses, mais qui à chaque nouvelle projection se font de plus en plus limpides.

Pareille construction, faite de faux-semblants et de coups de théâtre imprévisibles, n'est pas sans rappeler un film qui pourrait être un rejeton torturé de Vertigo, à savoir le Mulholland Drive de David Lynch, qu'il est permis de voir comme une variation saphique sur des thèmes voisins : identité, fascination, répulsion, manipulation.

Au-delà de la trame brillante et de moult éléments techniques qui élèvent le film au statut d'œuvre majeure, il ne faudrait pas oublier qu'il s'agit bien là d'un film de Hitchcock, au faîte de sa carrière américaine. Réalisé en 1958, Vertigo succède à quelques œuvres aussi audacieuses formellement, comme Le Crime était presque parfait (1954) ou L'Homme qui en savait trop (version de 1956), deux films en Technicolor où le cinéaste expérimentait déjà quelques effets (comme la 3D dans Le Crime était presque parfait). Vertigo est ainsi un aboutissement tant thématique - le film cumule et entrelace toutes les névroses et tous les fétiches du cinéaste - que formel. Comment oublier ces plans sidérants, les fameux travellings optiques, qui rendent visibles le vertige et le malaise de James Stewart ? Et surtout, le souverain 70mm en VistaVision qui confère au film un grain et une chaleur si particulières dans la photo : lors de la filature magistrale de la première partie, la découverte de Kim Novak chez un fleuriste est un feu d'artifice de teintes et de textures, les cadrages aventureux et le montage sophistiqué lors de la scène au musée (dont De Palma se souviendra pour Pulsions) sont rehaussés par des rouges profonds (celui des bijoux, des étoffes, des fleurs), mais plus tard dans le film ce sont des teintes froides, glauques au sens grec du terme, comme le vert et le bleu, qui s'insinueront par volutes dans l'atmosphère délétère du long métrage.

Travail d'orfèvre possédé parcouru d'éclat baroques inoubliables (le cauchemar, la scène finale d'une cruauté pompière, sinon grotesque), Vertigo est un film-somme somptueux, couronnant une carrière qui ne serait pourtant pas avare de chefs d'œuvre pour les années à venir (La Mort aux Trousses, Psychose, Les Oiseaux). Un événement sans cesse renouvelé.

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