Une histoire, une personnalité, une mise en scène

Avis sur Sugar Man

Avatar amjj88
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Tout est dans le titre, j'ai adoré ce documentaire pour ces trois raisons. Malik Bendjelloul signe ici une oeuvre à part entière, particulièrement bien mise en scène malgré les deux bouts de ficelles constituant sont budget de départ. D'aucun lui reprochent une scénarisation trop apparente, personnellement je ne vois pas cela comme un problème, car il traite le sujet avec une justesse et un recul toujours approprié. Jamais larmoyant ni lancinant. Il donne la part belle au développement d'une histoire déjà intrigante à la base, qu'il va rendre poignante. Atypique, et injuste sur le fond; elle l'est, cette histoire. C'est un fait. Mais Malik Bendjelloul souligne les traits sans les forcer non plus. Son film est vivant, touchant et terriblement bien foutu. Et pour moi c'est l'essentiel.
Sixto Rodriguez, artiste incontestablement doué mais bafoué, éclipse à lui seul les stéréotypes d'une Amérique procédurière et futile, autant par sa présence artistique que par sa droiture. Rattrapé par la renommée, bien qu'éphémère, il ne cherchera pas vraiment à faire valoir ses droits. On le découvre presque en apôtre de la philosophie zen, hissé d'office au rang d'icône dans les 70's d'une Afrique du Sud engluée en plein Apartheid, puis on le retrouve vingt ans plus tard, toujours aussi tranquille, après dix minutes d'applaudissements continus sur la scène d'un premier concert. On le voit remercier la foule (avec humour) pour l'avoir gardé en vie durant toutes ces années. (la légende le voulait suicidé sur scène ou immolé par le feu)
Tranquille le chat. Pas revanchard pour un rond, non plus d'ailleurs. Cool on vous dit.
Sa capacité a placer des mots justes, jamais bien loin de l'analyse cinglante et toujours en tapant dans le mille, entretien en un sens la légende. Ses textes ont une rythmique et une portée qui arrache le slip, malgré un ton souvent lourd. J'ai comparé son style musical à un juste croisement entre les rythmes d'un Santana et la force tranquille d'un Bob Dylan, dont le folk - blues détonne par sa simplicité et la force de ses textes. Je ne pense pas me tromper de beaucoup en le comparant à ces deux monstres sacrés. Il suffit d'écouter.
Et puis il y a son mode de vie. On le soupçonne vagabond, on le sait travailleur dans la démolition. On lui découvre un investissement dans la vie politique. On apprendra d'après sa famille qu'il s'est toujours satisfait d'une vie dure, éreintante, et très modeste. Mais loin de tomber dans un stéréotype et de brûler la mèche par les deux bouts, il se détache de la renommée avec facilité lorsqu'elle se présentera, préférant sans doute le confort et l'authenticité d'une vie basée sur l'essentiel. Mais c'est là le plus beau, on ne peut que se perdre en conjectures, car l'intéressé esquive les questions matérialistes et intéressées comme une anguille. Détaché, le gars. Un vrai bouddha. C'est le second point qui m'a touché dans le documentaire. Ce mec est simple, accessible mais naviguant dans d'autres sphères sans pour autant faire figure d'illuminé. Il respire le charisme et la tranquillité, et Malik Bendjelloul le rend superbement bien.
Une fois retrouvé et invité en Afrique du Sud, où l'attendent quelques dates à guichets fermés, puis plus de trente concerts du même ordre l'année suivante, il donnera la quasi totalité des fonds touchés lors de ses concerts à ses proches et sa famille.
Et ses textes sont dans le même esprit. Brillamment mis en avant dans le documentaire, ils vous touchent par le regard à la fois grinçant et intelligent. L'analyse de la société de l'époque, et plus particulièrement sur la ville de Détroit, est bouleversante. Si l'on rajoute une orchestration qui sent bon la période Woodstock, on obtient deux albums et quelques titres à la portée universelle.
Mais il faut être honnête, derrière cette histoire touchante et hors norme, on peut bien sur se poser la question de l'authenticité, étant donné l'importance de la mise en scène.
En ce qui me concerne, je trouve qu'un documentaire bien monté, ce qui est le cas ici, n'est pas incompatible en l'état avec une scénarisation, dans la mesure où il faut quand même une ligne directrice. Et pourquoi ne pas le rendre palpitant ? Pourquoi ne pas la raconter cette histoire ? Parce que le réalisateur garde quand même une distance suffisante, en interrogeant les proches, la famille et le producteur malhonnête.
Je n'ai jamais ressenti dans l'approche de Malik Bendjelloul la volonté de faire une enquête à charge, et c'est ce qui m'a fait apprécier le film. Techniquement, il offre des documents d'époque, des interviews bien gérées et un contexte suffisamment neutre pour comprendre tous les tenants et les aboutissants. Je reste intimement persuadé que ce film est assez détaché du sujet pour le traiter objectivement. Encore une fois, le personnage de Sixto Rodriguez vaut le coup d'oeil, et marque par son charisme. Son histoire, extrêmement bien racontée dans ce documentaire, vaut bien quelques effets de style.
Dernier point, le documentaire ne tombe jamais dans les excès du genre, que je déteste au plus haut point, à savoir l'abus de scènes larmoyantes et la redondance des informations. Le film suit une ligne claire, intelligente et efficace. Par ailleurs le personnage principal ne prends jamais une part directe dans la résolution de l'énigme, puisqu'il se fait retrouver par un tiers sans avoir jamais fait de démarche en ce sens.
Alors, what else ?
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