Les amours tardives

Avis sur Sur la route de Madison

Avatar Tom_Ab
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Rien ne semblait prédestiner Clint Eastwood à réaliser une romance. Exit ses personnages bourrus et taiseux. Son personnage ici est tout l'inverse : il sourit, il parle, il aime ; et son film n'a rien de noir. Au contraire il est lumineux ; paysages de champs, de forêts et de rivières.

Le film commence un peu étrangement : l'ouverture du testament de Franscesca par ses deux enfants, un peu sots, qui découvrent, effarés, atterrés qu'elle a eu un amant. Son fils conservateur est au bord du dégout, sa femme, elle, se vautre dans l'indécence. Seule la fille semble peu à peu comprendre ce qui a traversé sa mère parce que cela fait écho à sa propre vie. Habilement, la découverte de cette histoire demeurée secrète va remettre en perspective leur propre enfance mais aussi leurs propres mariages.

Car, cette histoire que Francesca a vécue n'est pas celle qu'elle a partagée avec son époux et le père de ses enfants qui est une histoire qu'elle appelle sa vie "de détails", réglée, rangée, routinière, dans une ferme de l'Iowa, milieu rural et très terre à terre. Non, il s'agit d'une histoire fortuite, improbable. Pas d'un amour de jeunesse, comme on en voit tant, mais de la rencontre entre deux personnes d'âge mûr. Alors que son mari et ses deux enfants sont partis à la foire agricole quatre jours, un homme, Robert Kincaid, visiblement perdu, vient se garer près de la ferme pour demander son chemin.

Le coup de foudre est quasi immédiat, il faut dire qu'il s'agit de Clint Eastwood et de Meryl Streep ; pas difficile de céder à la tentation. Il est photographe et ne vient ici que pour prendre des clichés d'un vieux pont. Ils vont s'inviter, se promener, vivre un amour bref mais d'une rare intensité quelques jours durant. C'est presque trop facile et attendu et on serait presque déçu.

Car ce n'est pas là que le film brille le plus, il brille dans le développement progressif de la relation et dans l'impasse vers laquelle elle tend. Car, pour vivre cet amour il faudrait que Francesca renonce à ses enfants, à son mari et à sa vie. Même si cette existence est morne, le sacrifice est énorme. Francesca a été une femme éteinte, étouffée toute sa vie, alors qu'à l'inverse Robert Kincaid, est un homme libre et indépendant. Chacun semble prêt à sacrifier ses habitudes pour vivre l'amour à deux mais au final, personne n'ose franchir le pas. Quelques scènes à ce propos sont déchirantes. La seconde partie du film est l'enchainement de ces occasions manquées, et le film, jusqu'alors joyeux devient mélancolique voire dramatique tandis que Francesca retrouve sa vie monotone et doit taire cet amour le reste de sa vie.

Et c'est là que l'on comprend alors que la mort va réunir les deux amoureux qui n'avaient pu profiter de leur amour vivants. Ses enfants acceptent alors de jeter ses cendres sur le pont où les deux tourtereaux se sont aimés et où Robert, mort des années auparavant, avait souhaité qu'on disperse ses cendres également, tout en cédant tous ses biens à cette femme qu'il avait rencontrée quatre jours seulement et aimée toute sa vie. Quel amour ! Le film prend alors une dimension très mélancolique ; le souvenir et ses artefacts : pendentifs, photographies et lettres deviennent les traces palpables de cet amour disparu. C'est au travers du journal intime de leur mère qu'elle leur a légué, que ses enfants comprennent sa vie et ses choix et ressuscitent cette part intime d'elle-même. Ils vont alors remettre en cause leur propre existence, leur propre mariage à l'aulne de ces révélations.

Eastwood montre une fois de plus son talent et sa finesse. Ce film est féminin, subtil. L'histoire d'amour est bellement montrée ; gestes, frôlements, sous-entendus et regards. La caméra est intimiste, souvent cloîtrée dans la maison qui sert de refuge car dehors cet amour choquerait le voisinage voyeur, puritain et avide de rumeurs. Dans l'Amérique des années 60, l'adultère ça ne se fait pas, pire, si c'est une femme qui veut s'émanciper, gare à elle. Eastwood l'a compris et le montre si bien, ce choix impossible, cette chape de plomb qui pèse sur Francesca. Les deux amants ne seront réunis que dans la mort, mieux vaut tard que jamais.

On retrouve ici davantage le pessimisme d'Eastwood où seule la mort est libératrice, thème récurrent dans son oeuvre : Million Dollar Baby, Mystic River, Gran Torino...

Un film de remords, de regrets, celui des amours tardives, mais néanmoins magnifiques, porté par un duo d'acteurs de légende.

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